ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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CHASSIE ou LIPPITUDE (Page 3:230)

CHASSIE ou LIPPITUDE, s. f. (Medecine.) en [p. 231] latin lippitudo, Cic. cependant Celse se sert de ce terme pour désigner l'ophthalmie ou l'inflammation de l'oeil: mais dans notre langue nous ne confondons point ces deux choses; & quoique l'ophthalmie soit souvent accompagnée de lippitude, & celle - ci de larmes, nous les distinguons l'une de l'autre par des expressions différentes, & nous nommons chassie une maladie particuliere des paupieres, qui est plus ou moins considérable suivant sa nature, ses degrés, ses symptomes, & ses causes.

On apperçoit le long du bord intérieur des paupieres, de certains points qui sont les orifices des vaisseaux excréteurs, de petites glandes dont la grosseur n'excede pas celle de la graine de pavot, & qui sont situées de suite intérieurement sur une même ligne au bord des paupieres.

On les nomme glandes sebacées de Meibomius: elles sont longuettes, logées dans des sillons, cannelures ou rainures de la face interne des tarses: elles ont une couleur blanchâtre; & étant examinées avec le microscope simple, elles paroissent comme de petites grappes de plusieurs grains qui communiquent ensemble: quand on les presse entre deux ongles, il en sort par les points ciliaires une matiere sebacée ou suifeuse, & comme une espece de cire molle.

Ces petites glandes ciliaires séparent de la masse du sang une liqueur qui par une fine onctuosité enduit le bord des paupieres, & empêche que leur battement continuel l'une contre l'autre ne donne atteinte à la membrane délicate qui revêt le petit cartilage, & ne l'excorie. Lorsque cette humeur s'épaissit, devient gluante, elle produit ce qu'on appelle la chassic.

Or cela n'arrive que par l'altération des petites glandes que nous venons de décrire, par leur ulcération ou celle des membranes de l'oeil, de la partie intérieure des paupieres, ou de leurs bords.

En effet la chassie est proprement ou une matiere purulente qui découle de petits ulceres de l'oeil & qui est abreuvée de larmes, ou le suc nourricier délayé par des larmes, mais vicié dans sa nature, qui s'écoule des glandes ciliaires altérées & ulcérées par quelque cause que ce soit.

La chassie est ou simple, produite par une ulcération legere de quelques - unes des glandes sebacées; ou elle est considérable, compliquée avec d'autres maladies de l'oeil dont elle émane.

Dans l'ophthalmie, par exemple, & dans les ulcérations de la cornée & de la conjonctive, il découle beaucoup de larmes, & peu de chassie, à cause que la matiere de la chassie étant délayée dans une grande quantité d'eau, est peu sensible, sur - tout quand ces maladies sont dans leur vigueur: mais quand elles commencent à décliner, les larmes diminuent; elles deviennent alors gluantes, & se convertissent en matiere chassieuse.

Dans la fistule lacrymale ouverte du côté de l'oeil, dans toutes les ulcérations de la partie intérieure des paupieres & de leurs bords, & dans quelques autres maladies de cette nature, il se forme beaucoup de chassie, parce que toutes les glandes ciliaires sont alors attaquées, & que la quantité de matiere purulente est détrempée dans peu de larmes.

Enfin dans l'ulcération des glandes des yeux ou des paupieres, qui naissent de fluxions qui s'y sont formées, il découle une assez grande quantité de chassie, parce que dans les cas de cette espece, les orifices des glandes ciliaires étant ou dilatés par l'abondance de l'humeur, ou rongés & rompus par l'acrimonie de cette humeur, le suc nourricier trouvant ces voies ouvertes, s'écoule facilement avec les larmes, & se condense en chassie.

La chassie est souvent mêlée de larmes acres & salées, qui causent au bord des paupieres une demangeaison incommode, accompagnée de chaleur & de rougeur; c'est ce que les Grecs ont appellé en un seul mot, plorophthalmie. Quelquefois la chassie est seche, dure, fermement adhérente aux paupieres, & sans demangeaison; alors ils la nomment sclérophthalmie. Mais quand en même tems le bord des paupieres est enflé, rouge, & douloureux, les Grecs désignoient cette troisieme variété par le nom de xérophthalmie. C'est ainsi qu'ils ont rendu leur langue également riche & énergique; pourquoi n'osons-nous les imiter? pourquoi ne francisons - nous pas leurs expressions, au lieu d'user des périphrases de galle des paupieres, gratelle dure des paupieres, gratelle seche des paupieres, qui sont même des termes assez équivoques? Mais laissons - là les réflexions sur les mots, & continuons l'examen de la chose.

De tout ce que nous avons dit il résulte que la chassie est souvent un effet de diverses maladies du globe de l'oeil, & en particulier un mal des glandes ciliaires des paupieres, qui en rougit les bords; & les colle l'un contre l'autre; que cette humeur chassieuse est tantôt plus tantôt moins abondante; quelquefois dure & seche, & quelquefois accompagnée de demangeaison. Lorsqu'on examine ce mal de près, on connoît que c'est une traînée de petits ulceres superficiels, presque imperceptibles, rangés le long du bord ou d'une paupiere ou de toutes les deux, tant en - dedans qu'en - dehors.

Puis donc que la chassie se rencontre dans plusieurs maladies des yeux, il faut la distinguer de l'ophthalmie & autres maladies de l'oeil, quoiqu'elles soient souvent accompagnées de chassie, & d'autant plus que la chassie arrive fréquemment sans elles: elle naît souvent dans l'enfance, & continue toute la vie, quand elle est causée par un vice particulier des glandes ciliaires, par la petite vérole, par quelques ulceres fistuleux, ou autres accidens; au lieu que lorsqu'elle est une suite de l'ophthalmie, elle ne subsiste qu'autant que l'ophthalmie dont elle émane.

On ne doit pas non plus confondre par la même raison la lippitude avec les larmes, puisque leur origine & leur consistance est différente, & que d'ailleurs les larmes coulent souvent sans être mêlées de chassie.

Mais d'où vient que pendant la nuit la chassie s'amasse plus abondamment autour des paupieres que pendant le jour? c'est parce qu'alors les paupieres étant fermées, l'air extérieur ne desseche & ne resserre pas la superficie des ulceres qui la produisent: ainsi nous voyons que les plaies & les ulceres qui sont exposés à l'air, ne suppurent pas autant que lorsqu'on empêche l'air de les toucher.

La chassie etant donc aux ulceres des yeux & des paupieres, ce que le pus est aux autres ulceres, sa nature & ses différentes consistances doivent faire connoître les différens états des maladies qui la produisent. Ainsi quand la chassie est en petite quantité, & fort délayée de larmes, c'est une marque que l'ophthalmie est dans son commencement: quand la chassie est plus abondante, & qu'elle a un peu plus de consistance, c'est une indication que le mal est dans son progrès: quand la chassie est plus gluante, plus blanche, plus égale, alors le mal est dans son état; & quand ensuite la chassie diminue avec peu de larmes, c'est un signe qu'elle tend vers sa fin.

Mais si la chassie est granuleuse, écailleuse, fibreuse, ou filamenteuse, inégale, de dìverses couleurs; si elle cesse de couler sans que la maladie soit diminuée, on a lieu de présumer que les ulceres dont elle découle sont virulens, corrosifs, putrides, tendant à le devenir, ou à s'enflammer de nouveau: en un [p. 232] mot, les prognostics sont ici les mêmes que dans tout autre ulcere.

La théorie indique, que vû la nature & la position des petits ulceres qui produisent la chassie, la structure des glandes des paupieres, leur mouvement perpétuel, les humeurs qui les abreuvent, &c. ces petits ulceres doivent être très - difficiles à guérir; & c'est aussi ce que l'expérience confirme. Comme la délicatesse des paupieres ne permet pas l'usage de remedes assez puissans pour détruire leurs ulceres, il arrive qu'à la longue ils deviennent calleux & fistuleux. On est donc presque réduit aux seuls palliatifs.

Ceux qui conviennent dans la chassie simple, consistent à se bassiner les paupieres avec des eaux distillées de frai de grenouilles & de lis, parties égales, dans lesquelles on fait infuser des semences de lin & de psyllium, pour les rendre mucilagineuses; y ajoûtant, après les avoir passées, pareille quantité de sel de saturne, pour pareille quantité de ces eaux.

On peut aussi quelquefois laver les paupieres dans la journée avec un collyre tiede, composé de myrrhe, d'aloès, & de thutie préparée, ana un scrupule; du camphre & du safran, ana six grains, qu'on dissout dans quatre onces d'eau distillée de fenouil & de miel. On laissera de même pendant la nuit sur les paupieres un linge imbibé de ces collyres.

Pour ce qui regarde les ulceres prurigineux, la galle & gratelle des paupieres, voyez leurs articles, & le mot Paupiere. Voyez aussi M. Leclerc, fur la méthode de Celse pour guérir la chassie, hist. de la Med. p. 546. Il en attribuoit la cause à la pituite: c'est par cette raison qu'il appelle cette maladie pituita oculorum, lib. VII. cap. vij. sect. 15.

Horace se sert du même terme, epist. lib. v. 108.

Proecipuè sanus nisi quum pituita molesta est.

Il faut traduire ainsi ce vers: « Enfin le sage se porte toûjours bien, si ce n'est qu'il soit chassieux ».

M. Dacier n'a point entendu ce passage; mais le P. Sanadon l'a fort bien compris: il a remarqué qu'il faut distinguer deux sortes d'ophthalmie; l'une seche, & l'autre humide. Celse appelle la premiere lippitudo, & la seconde, pituita oculorum. Horace étoit sujet à ces deux incommodités: il parle de la premiere au trentieme vers de la saty re Egressum magná; & il parle de la derniere dans le vers qu'on vient de traduire. Cet article a été communiqué par M. le chevalier de Jaucourt.

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