ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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"775"> La pureté & la salubrité de l'air dans lequel ils vivent, les mettent sans doute à couvert; s'ils respirent quelque portion du levain goutteux, ou qu'il en naisse dans leur sang, leurs travaux pénibles le dissipent avec la sueur & les autres évacuations, avant qu'il ait eu le tems de se manifester.

Non - seulement la nature du levain goutteux est inconnue, non - seulement on ignore les causes éloignées qui lui donnent naissance, on n'est pas même d'accord touchant le vrai siége de la goutte. Il est décidé que c'est sur l'articulation qu'elle se jette: mais sur quelle partie de l'articulation? est - ce sur les ligamens, sur les glandes synoviales, sur le périoste? voilà sur quoi les Medecins sont partagés. Il est certain que dans les violentes attaques de goutte, dans la goutte ancienne & confirmée, toutes ces parties sont attaquées, ainsi que la peau & tout ce qui compose le membre affligé; mais elles ne l'ont pas été toutes dans le même instant, il en est une qui a été la premiere occupée, la prétérée, sur laquelle le levain a commencé à se déposer, & de laquelle, comme d'un centre, il a rayonné & s'est étendu tout - autour dans le voisinage. Cette partie favorite paroît être le périoste de la tête des os principalement; ensorte que la goutte peut être regardée comme une vraie maladie des os.

La premiere preuvc de la préférence du levain goutteux pour le périoste, est que dans les premiers momens d'un acces de goutte avant le gonflement, & dans les derniers apres qu'il est dissipé, on peut sentir avec le doigt en pressant, le point de la douleur sur le corps de l'es, & qu'on peut faire joüer l'articulation avec la main sans peine & sans souffrance, quoiqu'elle ne puisse pas exercer librement ses fonctions.

La deuxieme, c'est que la douleur gagne & s'étend tout du long des os, le long des phalanges, & du métatarse ou du métacarpe, selon qu'elle est aux piés ou aux mains; ce qui met le comble à l'impuissance de l'exercice du membre malade.

La troisieme, c'est que les os se tordent, & que leurs têtes se gonflent dans certaines gouttes d'un mauvais caractere, independamment de toute concrétion ou dépôt.

La quatrieme, c'est que la goutte attaque souvent le talon, où il n'y a ni synovie ni ligamens.

La cinquieme enfin, c'est que dans l'odontalgie, qui est une des plus cruelles gouttes, l'humeur ne peut tomber que sur le périoste de la dent attaquée, & qu'il n'y a ni synovie ni ligament pour la recevoir. Il ne paroît donc pas que ce soit la synovie qui soit l'hunmeur infectée du levain goutteux, comme plus analogue avec lui qu'aucune autre. L'expérience prouve au contraire qu'elle est la derniere attaquée, & que l'intérieur de l'articulation est en bon état, tandis que l'extérieur souffre beaucoup. Ce n'est qu'après un long - tems & dans les gouttes noüées, que les articulations se déplacent, & qu'elles reçoivent des dépôts dans leur intérieur.

Diagnostic. On ne sauroit meconnoître la goutte, lorsqu'une douleur vive vient subitement, en pleine santé, & sans savoir pourquoi, attaquer quelqu'une des articulations, principalement quand elle commence par une seule, par le pié ou la main, & qu'elle n'est accompagnée en naissant d'aucune tumeur: quand cette douleur se déclare la premiere fois dans le coeur de l'hyver, au milieu de la nuit, ou qu'elle redouble dans le lit; quand elle prive la partie attaquée de la force & de la liberté de l'exercice qui lui convient, & qu'elle la rend impuissante & foible, même quelque tems après sa dissipation; quand elle produit après les premieres vingt - quatre heures un gonflement, de la chaleur, des battemens sans aucune suppuration, une rougeur vive qui dégénere bien - tôt en violet; quand elle se renouvelle chaque année au milieu de l'hyver, ou vers la fin du printems; enfin lorsqu'elle dépose & qu'elle laisse des noeuds, des concrétions plâtreuses ou pierreuses aux parties qu'elle a martyrisées.

La goutte irréguliere & remontée n'est pas moins évidente que la réguliere, quand le levain déposé dans son siége naturel, l'abandonne, apres le paroxysme commence, pour aller occuper quelqu'autre partie ou quelque viscere. Il n'en est pas de même lorsque le levain goutteux s'empare de quelque partie intérieure, avant de s'être fait sentir sur les extérieures qu'il avoit coûtume d'attaquer; il se cache trop bien sous les nouvelles formes qu'il emprunte pour qu'on ne s'y méprenne pas quelquefois: cependant le tempérament goutteux du malade, la nature des symptomes qui caractérisent la maladie formée par le levain irrégulier, le tems & la saison des attaques, la déclaration brusque, subite & sans cause de la maladie, le décelent le plus souvent; mais on n'en est bien convaincu qu'au moment que la goutte devenant réguliere, fait cesser la maladie anomale en reprenant son poste naturel. A l'égard de cette espece de goutte anomale qui commence par être telle sans s'être annoncée par aucune attaque réguliere, ni même par aucune sorte de prélude, capable de faire soupçonner l'existence du levain goutteux dans le sang, le malade n'étant pas né d'ailleurs de parens goutteux, il n'est pas possible de la reconnoître par aucun signe; il faut la deviner.

Prognostic. C'est le sort des maladies les plus douloureuses de n'être point mortelles, si ce n'est par accident. La goutte, quand elle n'est point troublée dans son cours, ne le devient qu'après un long - tems, lorsque des attaques longues & répétées ont entierement épuisé les forces; lorsque le levain ne pouvant plus se débarrasser de la masse du sang, ni être chassé vers les articulations, s'arrête ou se dépose dans les visceres, & fait la goutte remontée. C'est proprement l'état de la vieillesse, & la fin de presque tous les goutteux.

Mais si le levain contrarié, troublé, interrompu dans son cours, ne peut se déposer ou se fixer dans son siége naturel, soit par la mauvaise conduite des goutteux, par leurs imprudences, par des remedes mal administrés, par des applications repercussives, ou parce qu'il est trop abondant & d'un caractere malin, il forme alors la goutte irréguliere ou remontée, qui est une maladie presque toûjours mortelle; & la mort qui en résulte, est plus ou moins subite, plus ou moins certaine, selon la qualité du viscere attaqué, & selon la nature & l'abondance du levain remonté.

La goutte est une maladie intermittente, dont les acces reviennent tous les ans au - moins une fois, & durent plus ou moins, sont plus ou moins violens, selon qu'elle est plus nouvelle ou plus ancienne, d'un caractere benin ou malin. Il arrive cependant quelquefois que les intermittences sont de deux ou trois ans, & même davantage; mais on remarque que quand les accès ont manqué un an, ou deux, ou trois, &c. le premier qui survient est très - fort, & d'autant plus violent, qu'il a différé plus long - tems. Les goutteux agueiris ne regardent pas ces longs intervalles comme un heureux succès; ils ont raison de se méfier du retard de leur goutte, & d'en craindre l'irregularité, ou du - moins de redouter la violence du premier accès, qui ne leur devient supportable qu'en dissipant leurs alarmes par son retour.

C'est peut - être la suspension des accès de goutte qui a fait croire à quelques goutteux qu'ils en étoient guéris; ils ont fait honneur de leur guérison à quelque dernier moyen qu'ils avoient employé, dont on a enrichi le catalogue des spécifiques; peut - etre [p. 776] aussi que faute de distinguer le rhûmatisme, le catarrhe, ou toute autre douleur des articulations d'avec la goutte, quelques auteurs assûrent de l'avoir guérie. Le petit nombre des exemples qu'ils citent, le peu de soin qu'ils ont pris de caractériser la maladie, la nature des moyens dont ils se sont servis, devenus impuissans en d'autres mains, donnent de justes sujets de douter des guérisons qu'ils publient; & l'on n'est que trop bien fondé à regarder encore aujourd'hui la goutte comme une maladie incurable, comme on l'a dit de tout tems de la goutte noüée, selon ce vers d'Ovide,

Tollere nodosam nescit Medicina podagram; parce qu'elle porte un caractere auquel personne ne peut se méprendre.

Tous les Medecins conviennent, à commencer par Hippocrate, que la goutte est pourtant guérissable, & qu'il est possible de trouver des moyens de la dompter, pourvû qu'elle ne soit ni héréditaire ni invétérée, ni noüée; mais qu'elle ait été guérie parfaitement & sans retour, si ce n'est par hasard & par quelque heureux concours de circonstances difficiles à rencontrer, on en doute avec juste raison: peut - être sera - t - on plus heureux à l'avenir, qu'on n'a été par le passé. La violence des douleurs qui a fait inventer tant de moyens différens pour s'en délivrer, féconde en expédiens & en tentatives, pourra bien rencontrer enfin le remede tant desiré: mais ce remede est encore ignoré, & la goutte peut de nos jours pour le malheur du genre humain, tenir le même langage que Lucien lui faisoit tenir de son tems, qu'elle est la maîtresse souveraine & indomptée des douleurs, qu'on ne peut la flechir par la violence, qu'elle se rend d'autant plus redoutable qu'on lui livre plus de combats, & d'autant plus benigne qu'on lui cede & qu'on lui obeit plus patiemment & plus aveuglement.

Les exemples de guérisons & de merveilles opérées par la diete, l'abstinence du vin & des femmes, l'usage du lait, de l'eau tiede pour toute nouiriture, & quelques autres remedes, sont plus consolans pour les goutteux avides de guérir, qu'ils ne sont certains. Cardan, de curatione admirandâ, n°. 16. rapporte quatre exemples de guérisons de sa façon, par des moyens qui depuis lui n'ont guéri personne. Schenckius, lib. V. observ. Solenander, consil. 1°. sect. 5. en rapportent aussi quelques exemples, ainsi que tant d'autres auteurs qu'il est inutile de nommer. Carolus Piso fait l'histoire d'un certain Cornélius Perdaeus de Picardie, qui étant goutteux depuis l'âge de sept ans, & ayant de fréquentes attaques chaque année, fut guéri à l'âge de trente ans, après s'être abstenu de vin pendant deux ans, s'être bien vêtu, bien couvert pendant la nuit, pour pouvoir suer le matin à l'issue du sommeil, & s'être legerement purgé trois ou quatre fois le mois avec le sirop de roses pâles, comme il le lui avoit conseillé. M. Desault se flatte, de nos jours, dans son traité de la goutte, d'avoir opéré des guérisons avec les apéritifs martiaux, secondés de l'usage du lait; & à la page 168, il assûre avoir vû un goutteux s'être guéri parfaitement pour avoir avalé tous les matins à jeun pendant un mois, neuf gousses d'ail; ayant ainsi enchéri sur ce qui est rapporté dans la pratique de Lazare Riviere, que quelques personnes regardent comme un grand remede d'avaler le matin à jeun trois gousses d'ail pour guérir de cette maladie. Cayrus, dans sa pratique, a la hardiesse d'avancer que dans un accès de goutte où il n'avoit que la langue de libre, ayant pris une dose de son électuaire cariocostin, & s'étant fait porter à quatre sur son siége, il n'eut pas plûtôt poussé trois ou quatre selles, qu'il marcha seul & n'eut besoin du secours de personne; comme si la goutte universelle étoit assez docile pour se laisser ainsi porter à quatre, & se dissiper à l'instant par trois ou quatre selles. Il ressemble bien à ces charlatans qui possedent des spécifiques souverains, & qui savent porter des coups beaucoup plus sûrs à la bourse qu'à la maladie, surtout quand il ajoûte que par le secours de son remede pris trois ou quatre fois par an, il se delivra de la goutte pendant trente ans.

Les guérisons extraordinaires & les miracles opérés par la joie, la crainte, les douleurs même, ne méritent pas plus de confiance; les moyens en sont d'ailleurs trop impraticables pour que la Médecine en puisse retirer d'autre fruit que l'admiration. Andraeus Libavius, epist. lxxiij. in cycta med. raconte l'histoire d'un cabaretier goutteux, qui avoit fait un marché de 300 florins avec un medecin logé chez lui, s'il le guérissoit; celui - ci l'ayant fait saisir par ses domestiques, lui cloüa les piés sur un poteau avec six gros clous; partit sans dire adieu, & revint trois ans après exiger son salaire, ayant appris que le patient n'avoit plus eu d'attaque de goutte. Franc. Alexander raconte de Franc. Pecchius, goutteux décidé, qu'ayant été détenu vingt ans en prison, il fut exempt de goutte en sortant pour le reste de sa vie. Guilhelmus Fabricius, observat. lxxjx. cent. 1. fait l'histoire de trois malheureux goutteux qui ayant été appliqués à la torture pour leur faire avoüer un crime dont ils étoient soupçonnés, & ayant été reconnus innocens, furent delivrés pour leur vie de celle de la goutte, qu'ils avoient éprouvée plusieurs fois auparavant. Le même auteur, epist. xlvij. raconte qu'un goutteux, dans le tems du paroxysme, ayant été enlevé de son lit par un ennemi masqué, trainé par l'escalier, ensuite mis sur ses piés au bas de la maison, pour prendre haleine, le spectre prétendu ayant fait semblant de le ressaisir pour le porter hors de la maison, le goutteux prit la fuite en montant l'escalier, & alla crier au secours par les fenêtres. Le même Fabricius fait mention d'une guérison subite arrivée à un coupable perclus de goutte qu'on menoit au supplice, qui en apprenant à moitié chemir que le prince lui faisoit grace, se mit sur ses piés, & sut delivré pour le reste de sa vie. Sennert assure qu'un jeune goutteux, allarmé du feu qui avoit pris la nuit dans la maison voisine de la sienne, se leva brusquement, descendit l'escalier, traversa un fossé plein d'eau, & fut ainsi délivré de son accès & des suivans pendant plusieurs années. Il raconte aussi, d'après Doringius, qu'un habitant de Giesse, dans un accès violent de douleur & d'impatience, s'amputa le doigt du pié souffrant, & fut exempt de retour tout le reste de sa vie. On pourroit rapporter plusieurs autres exemples qui ne tendroient, comme celui - ci, qu'à prouver combien on s'est attaché de tout tems à remarquer ce qui avoit quelque pouvoir sur cette fatale maladie, sans avoir encore pû découvrir aucun moyen certain pour la detruire.

Traitement. Rien n'est plus naturel pour les souffrans, que de chercher des remedes & du soulagement dans les tourmens de leurs accès: rien n'est plus sage & plus prudent dans les intervalles, que de se précautionner contre leurs retours, & de mettre tout en usage pour s'en préserver.

Le meilleur remede pendant la douleur, c'est la douleur même, selon Sydenham, quand on a le courage de la supporter, parce qu'elle n'est jamais suivie d'aucun fâcheux évenement; & qu'elle termine l'acces d'autant plus promptement & plus parfaitement, qu'elle est plus violente: au lieu que les moyens qu'on employe pour l'adoucir, la prolongent le plus souvent, la font déposer, & quelquefois remonter. Mais tous les patiens n'ont pas un courage suffi ant pour demeurer ainsi tranquilles; l'excès de la dou<pb->

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