ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Poete couronné (Page 12:844)

Poete couronné, (Littérat.) l'usage de couronner les poëtes est presque aussi ancien que la poésie même; mais il a tellement varié dans tous les tems, qu'il n'est pas aisé d'établir rien de certain sur cette matiere. On se contentera d'observer que cet usage subsista jusqu'au regne de Théodose. Ce fut alors que les combats capitolins, dans lesquels les poëtes étoient couronnés avec éclat, furent abolis comme un reste des superstitions du paganisme. Vinrent après les inondations des barbares qui pendant plusieurs siecles désolerent l'Italie & l'Europe entiere. Les beaux arts furent enveloppés dans les ruines de l'ancienne Rome. On vit à la vérité dépuis ce tems sortir encore quelques poëtes de ses débris; mais comme il n'y avoit presque plus personne qui fût en état de les lire, & que d'ailleurs ils ne méritoient guere d'être lûs, il n'est pas étonnant que pendant plusieurs siecles les poëtes soient restés sans honneur & sans distinction.

Ce ne fut que vers le tems de Pétrarque que la poésie reprit avec un peu de lustre quelques - unes des prérogatives qui y étoient autrefois attachées. Il est vrai qu'au milieu - même de la barbarie du xij. siecle il y avoit des poëtes couronnés, mais ces poëtes doivent être regardés comme l'opprobre de leurs lauriers.

Vers ce tems, c'est - à - dire au commencement du xiij. siecle fut formé l'établissement des divers degrés de bachelier, de licencié & de docteur dans les universités; ceux qui en étoient trouvés dignes, étoient dits avoir obtenu le laurier de bachelier, de docteur, laurea baccalaureatus, laurea doctoratus: non seulement les docteurs en Médecine de l'université de Salerne prirent le titre de docteurs lauréats, mais à leur reception on leur mettoit encore une couronne de laurier sur la tête.

Les poëtes ne furent pas long - tems sans revendiquer un droit qui leur appartenoitincontestablement. Ils ne tarderent pas à recevoir dans les universités des distinctions & des privileges à - peu - près semblables à ceux qui venoient d'être établis en faveur desthéologiens, des jurisconsultes, des médecins, &c. La poésie fut donc comme aggrégée aux quatre facultés, mais cependant confondue dans la faculté de Philosophie, avec laquelle on lui trouvoit quelque rapport.

Du dessein qu'on prit insensiblement d'égaler les poëtes aux gradués, naquirent les jeux - floraux qui furent institués à Toulouse en 1324, & quelques années après l'usage d'y donner des degrés en poésie, à l'imitation de ceux qu'on recevoit dans les universités. Il suffisoit d'avoir remporté un prix aux jeux - floraux pour être reçu bachelier; mais il falloit les avoir obtenus tous trois; car pour lors il n'y en avoit pas davantage, pour mériter le titre de docteur. Dans leur réception, au - lieu de les couronner de laurier. on leur mettoit le bonnet magistral sur la tête, & on y suivoit les autres cérémonies qui se pratiquoient en pareille occasion dans les universités; avec cette différence que les lettres de ces docteurs en gaie science, c'est ainsi qu'on appelloit la poésie dans leur académie, étoient expédiées en vers, & qu'il n'y étoit point permis de s'exprimer autrement.

A - peu - près dans le même tems on voit par un passage de Villani, que la qualité de poëte emraînoit avec elle certaines distinctions qui lui étoient particulieres. Cet historien observe que le Dante, qui mourut en 1325, fut enterré avec beaucoup d'honneur & en habit de poëte. Fû sepelito à grande honore in habito di poëta. Quel étoit cet habit de poëte? Par quelle autorité Dante le portoit - il? Doit - on le compter parmi les poëtes couronnés? C'est ce qu'on laisse à d'autres à examiner.

Il est du moins certain qu'on ne peut refuser ce titre à Albertinus Mussatus qui ne survécut le Dante que de quatre ans. L'évêque de Padoue lui donna la couronne poëtique, & il fut arrêté que tous les ans au jour de Noël, les docteurs, régens & professeurs des deux colleges de Padoue, un cierge à la main, iroient comme en procession à la maison de Mussatus, lui offrir une triple couronne.

Après ce couronnement vint immédiatement celui de Pétrarque, honneur qu'il n'accepta que pour se metre à l'abri des persécutions dont lui & ses confreres étoient menacés. Il suffisoit de faire des vers pour devenir suspect de magie. C'étoit tout à - la - fois avoir une grande idée de la poésie, & une bien mauvaises opinion des poëtes.

François Philephe reçut l'honneur du couronnement en 1453. Environ dans le même tems, Publius faustus Andrelini fut couronné par l'académie de Rome, à l'âge de 22 ans.

Quelques - uns placent le Mantouan parmiles poëtes couronnés; mais il ne paroît pas qu'il l'ait été de son vivant. Il est du moins certain qu'après sa mort quelques - uns de ses compatriotes s'aviserent de lui faire ériger une statue couronnée de laurier; & au scandale de toute la nation poétique, ils la placerent à côté de celle de Virgile & sous une même arcade.

Arioste & le Trissin n'ambitionnerent point le laurier poétique. Le Tasse n'eut point leur fausse délicatesse. Il consentit au desir qu'on avoit de le lui donner; mais ce grand homme qui avoit toujours été malheureux, cessa de vivre lorsqu'il commençoit à espérer de voir finir ses infortunes. Il mourut la veille même du jour que tout étoit préparé pour la cérémonie de son couronnement.

Depuis ce tems il n'y eut aucun poëte distingué qu'on ait couronné en Italie jusqu'en l'année 1725, où l'on a essay é de faire revivre à Rome la dignité de poëte lauréat en faveur du chevalier Bernardin Perfetti, célebre par sa facilité à mettre en vers sur le champ tous les sujets qu'on ait pû lui présenter. Son couronnement s'est fait avec beaucoup de pompe, & sur le modele de celui de Pétrarque.

Charles Pascal, dans son traité des couronnes, dit expressément que de son tems, c'est - à - dire sous Henri IV. il ne connoissoit plus que l'Allemagne où l'usage [p. 845] de couronner les poëtes subsistât encore. On y a vu un poëte couronné par Frédéric I. Cependant plusieurs savans prétendent que les poëtes y doivent le rétablissement de cet usage à Frédéric III. & ils regardent Protuccius, comme le premier des allemans, qui ait reçu la couronne poëtique.

Ænéas Sylvius, qui occupa le saint siege sous le nom de Pie II. fut encore déclaré poëte par le même empereur Frédéric à Francfort, long - tems avant son exaltation au pontificat.

Maximilien I. fonda à Vienne un college poëtique, ainsi nommé parce que le professeur en poésie y reçut la prééminence sur tous les autres, & le privilege de créer des poëtes lauréats. Ce titre prostitué à des gens sans mérite, a inondé l'Allemagne de légions de poëtes lauréats dont il seroit ennuyeux de faire le dénombrement.

L'Espagne, cette nation qui plus qu'une autre a la foiblesse d'ambitionner les titres d'honneur, a été très jalouse de celui dont il est question. Arias Montanus l'a reçu dans l'académie d'Alcala; celle de Séville observe encore le même usage, dit Nicolas - Antoine dans sa bibliotheque des auteurs espagnols; mais cet auteur n'entre là - dessus dans aucun détail.

L'Angleterre offre quelques exemples de poëtes couronnés. Jean Kay, dans son histoire du siege de Rhodes, écrite en prose, & dédiée à Edouard IV. qui mourut à la fin du xv. siecle, prend le titre d'humble poëte lauréat de ce prince, his humble poets laureate. On voit dans l'église de Sainte - Marie Overies à Londres la statue de Jean Gower, célebre poëte, qui fleurissoit dans le siecle suivant, sous Richard II. Gower y est représenté avec un collier, comme chevalier, & avec une couronne de lierre mêlée de roses comme poëte. Il y a dans les actes de R ymer une charte d'Henri VII. sous ce seul titre, pro poëta laureato, pour un poëte lauréat. Elle est en faveur de Bernard - André qui étoit de Toulouse, & religieux augustin. Jean Skelton a joui du même titre.

Il ne paroît pas néanmoins que parmi les Anglois les poëtes aient jamais été couronnés avec autant de solemnité qu'ils l'ont été en Italie & en Allemagne. Il est certain que les rois d'Angleterre ont eu de tems immémorial un poëte à leur cour, qui prenoit la qualité de poëte du roi. C'étoit comme une espece de charge à laquelle il y avoit quelques appointemens attachés. Dans les comptes de l'hôtel d'Henri III. qui vivoit au commencement du xiij. siecle, il est fait mention d'une somme d'argent payée au versisicateur du roi, versisicatori regis. Il y a donc apparence que dans la suite, ceux qui ont porté ce titre, pour se donner plus de relief, y ont ajouté celui de poëte lauréat, lorsque l'usage l'eut rendu éclatant.

L'illustre Dryden l'a porté comme poëte du roi, & c'est en cette qualité que le sieur Cyber, comédien & auteur de plusieurs pieces comiques, s'est trouvé de nos jours en possession du titre de poëte lauréat, auquel est attaché une pension de 200 liv. sterling, à la charge de présenter tous les ans deux pieces de vers à la famille royale.

L'empereur a aussi son poëte d'office. M. Apostolo Zeno connu par son érudition & par son talent pour la poésie, a eu cet honneur. Il s'est qualifié seulement de poëte & d'historiographe de sa majesté impériale; mais une pension toujours jointe à ce titre, l'a dédommagé de celui de poëte couronnné qu'on ne lui donnoit point, & de trois opéra qu'il étoit obligé de faire chaque année.

Ce titre n'a pas été absolument inconnu en France. L'université de Paris se croyoit en droit de l'accorder. Elle l'offrit même à Pétraique.

Quoique Ronsard soit ordinairement représenté avec une couronne de laurier, il n'y a cependant point d'apparence qu'il l'ait reçue dans les formes; mais jamais poëte ne fut peut - être plus honoré que lui. Charles IX. ne dédaigna pas de composer à sa louange des vers qui font honneur au prince & à Ronsard. On les connoît.

L'art de faire des vers, dût - on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes; Mais roi je les reçois, poëte tu les donnes......

Les faveurs de nos rois, & les récompenses qu'ils accordent aux poëtes en les élevant aux dignités de l'église & de l'état, leur inspirent sans doute de l'indifférence pour une vaine couronne qu'on n'accordoit ailleurs aux poëtes, que parce que l'on n'avoit communément rien de mieux à leur donner.

Il n'est donc pas surprenant que nous ayons eu parmi nous des poëtes tels qu'Adrelini, Dorat, Nicolas Bourbon, &c. qui se soient glorifiés du titre de poëte du roi, tandis que nous n'en connoissons aucun qui ait pris celui de poëte lauréat. (D. J.

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