ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Argent (Page 1:641)

Argent est dans notre langue un terme générique sous lequel sont comprises toutes les especes de signes de la richesse courans dans le commerce; or, argent monnoye, monnoies, billets de toute nature, &c. pourvû que ces signes soient autorisés par les lois de l'état. L'argent, comme métal, a une valeur comme toutes les autres marchandises: mais il en a encore une autre, comme signe de ces marchandises. Considéré comme signe, le prince peut fixer sa valeur dans quelques rapports, & non dans d'autres; il peut établir une proportion entre une quantité de ce métal, comme métal, & la même [p. 642] quantité comme signe; fixer celle qui est entre divers métaux employés à la monnoie; établir le poids & le titre de chaque piece, & donner à la piece de monnoie la valeur idéale, qu'il faut bien distinguer de la valeur réelle, parce que l'une est intrinseque, l'autre d'institution; l'une de la nature, l'autre de la loi. Une grande quantité d'or & d'argent est toûjours favorable, lorsqu'on regarde ces métaux comme marchandise: mais il n'en est pas de même lorsqu'on les regarde comme signe, parce que leur abondance nuit à leur qualité de signe, qui est fondée sur la rareté. L'argent est une richesse de fiction; plus cette opulence fictice se multiplie, plus elle perd de son prix, parce qu'elle représente moins: c'est ce que les Espagnols ne comprirent pas lors de la conquête du Mexique & du Pérou.

L'or & l'argent étoient alors très - rares en Europe. L'Espagne, maîtresse tout d'un coup d'une très - grande quantité de ces métaux, conçût des espérances qu'elle n'avoit jamais eues: les richesses représentatives doublerent bientôt en Europe, ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s'acheta fut environ du double: mais l'argent ne pût doubler en Europe, que le profit de l'exploitation des mines, considéré en lui - même & sans égard aux pertes que cette exploitation entraîne, ne diminuât du double pour les Espagnols, qui n'avoient chaque année que la même quantité d'un métal qui étoit devenu la moitié moins précieux. Dans le double de tems l'argent doubla encore, & le profit diminua encore de la moitié; il diminua même dans une progression plus forte: en voici la preuve que donne l'auteur de l'Esprit des Lois, tom. II. pag. 48. Pour tirer l'or des mines, pour lui donner les préparations requises, & le transporter en Europe, il falloit une dépense quelconque; soit cette dépense comme 1 est à 64: quand l'argent fut une fois doublé, & par conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme 2 à 64, cela est évident; ainsi les flotes qui apporterent en Espagne la même quantité d'or, apporterent une chose qui réellement valoit la moitié moins, & coûtoit la moitié plus. Si on suit la même progression, on aura celle de la cause de l'impuissance des richesses de l'Espagne. Il y a environ deux cens ans que l'on travaille les mines des Indes: soit la quantité d'argent qui est à présent dans le monde qui commerce, à la quantité qui y étoit avant la découverte comme 32 à 1, c'est - à - dire qu'elle ait doublé cinq fois, dans deux cens ans encore la même quantité sera à celle qui étoit avant la découverte, comme 64 à 1, c'est - à - dire, qu'elle doublera encore. Or à présent cinquante quintaux de minerai pour l'or, donnent quatre, cinq & six onces d'or; & quand il n'y en a que deux, le mineur ne retire que ses frais: dans deux cens ans, lorsqu'il n'y en aura que quatre, le mineur ne tirera aussi que ses frais; il y aura donc peu de profit à tirer sur l'or: même raisonnement sur l'argent, excepté que le travail des mines d'argent est un peu plus avantageux que celui des mines d'or. Si l'on découvre des mines si abondantes qu'elles donnent plus de profit, plus elles seront abondantes, plûtôt le profit finira. Si les Portugais ont en effet trouvé dans le Brésil des mines d'or & d'argent très - riches, il faudra nécessairement que le profit des Espagnols diminue considérablement, & le leur aussi. J'ai oüi déplorer plusieurs fois, dit l'auteur que nous venons de citer, l'aveuglement du conseil de François premier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposoit les Indes: en vérité, continue le même auteur, on fit peut - être par imprudence une chose bien sage. En suivant le calcul qui précede sur la multiplication de l'argent en Europe, il est facile de trouver le tems où cette richesse représentative sera si commune qu'elle ne servira plus de rien: mais quand cette valeur sera réduite à rien, qu'arrivera - t - il? Précisément ce qui étoit arrivé chez les Lacédémoniens lorsque l'argent ayant été précipité dans la mer, & le fer substitué à sa place, il en falloit une charretée pour conclurre un très - petit marché: ce malheur sera - t - il donc si grand, & croit - on que quand ce signe métallique sera devenu, par son volume, très - incommode pour le commerce, les hommes n'ayent pas l'industrie d'en imaginer un autre? Cet inconvénient est de tous ceux qui peuvent arriver le plus facile à réparer. Si l'argent est également commun partout, dans tous les royaumes; si tous les peuples se trouvent à la fois obligés de renoncer à ce signe, il n'y a point de mal; il y a même un bien, en ce que les particuliers les moins opulens pourront se procurer des vaisselles propres, saines & solides. C'est apparemment d'après ces principes, bons ou mauvais, que les Espagnols ont raisonné lorsqu'ils ont défendu d'employer l'or & l'argent en dorure & autres superfluités; on diroit qu'ils ont craint que ces signes de la richesse ne tardassent trop long - tems à s'anéantir à force de devenir communs.

Il s'ensuit, de tout ce qui précede, que l'or & l'argent se détruisant peu par eux - mêmes, étant des signes très - durables, il n'est presque d'aucune importance que leur quantité absolue n'augmente pas, & que cette augmentation peut à la longue les réduire à l'état des choses communes qui n'ont du prix qu'autant qu'elles sont utiles aux usages de la vie, & par conséquent les dépouiller de leur qualité représentative, ce qui ne seroit peut - être pas un grand malheur pour les petites républiques: mais pour les grands états, c'est autre chose; car on conçoit bien que ce que j'ai dit plus haut est moins mon sentiment, qu'une maniere frappante de faire sentir l'absurdité de l'ordonnance des Espagnols sur l'emploi de l'or & de l'argent en meubles, & étoffes de luxe. Mais si l'ordonnance des Espagnols est mal raisonnée, c'est qu'étant possesseurs des mines, on conçoit combien il étoit de leur intérêt que la matiere qu'ils en tiroient s'anéantît & devînt peu commune, afin qu'elle en fût d'autant plus précieuse; & non précisément par le danger qu'il y avoit que ce signe de la richesse fût jamais réduit à rien, à force de se multiplier: c'est ce dont on se convaincra facilement par le calcul qui suit. Si l'état de l'Europe restoit durant encore deux mille ans exactement tel qu'il est aujourd'hui, sans aucune vicissitude sensible; que les mines du Pérou ne s'épuisassent point, & pussent toûjours se travailler; & que par leur produit l'augmentation de l'argent en Europe suivît la proportion des deux cens premieres années, celle de 32 à 1, il est évident que dans dix - sept à dix - huit cens ans d'ici, l'argent ne seroit pas encore assez commun, pour ne pouvoir être employé à représenter la richesse. Car si l'argent étoit deux cens quatre - vingts - huit fois plus commun, un signe équivalent à notre piece de vingt - quatre sous devroit être deux cens quatre - vingt - huit fois plus grand, ou notre piece de vingt - quatre sous n'équivaudroit alors qu'un signe deux cens quatre - vingts - huit fois plus petit. Mais il y a deux cens quatre - vingts - huit deniers dans notre piece de vingt - quatre sous; donc notre piece de vingt - quatre sous e représenteroit alors que le denier; représentation qui seroit à la vérité fort incommode, mais qui n'anéantiroit pas encore tout - à - fait dans ce métal la qualité représentative. Or dans combien de tems pense - t - on que l'argent devienne deux cens quatre - vingt - huit fois plus commun, en suivant le rapport d'accroissement de 32 à 1 par deux cens ans? dans 1800 ans, à compter depuis le moment où l'on a commencé à travailler les mines, ou dans 1600 ans à compter d'aujourd'hui. Car 32 est neuf fois dans 288, c'est - à - dire, que dans neuf fois deux cens ans, la quantité d'argent en Europe sera à [p. 643] celle qui y étoit quand on a commencé à travailler les mines, comme 288 à 1. Mais nous avons supposé que dans ce long intervalle de tems, les mines donneroient toûjours également; qu'on pourroit toûjours les travailler; que l'argent ne souffroit aucun déchet par l'usage, & que l'état de l'Europe dureroit tel qu'il est sans aucune vicissitude; suppositions dont quelques - unes sont fausses, & dont les autres ne sont pas vraissemblables. Les mines s'épuisent ou deviennent impossibles à exploiter par leur profondeur. L'argent décheoit par l'usage, & ce déchet est beaucoup plus considérable qu'on ne pense; & il surviendra nécessairement dans un intervalle de 2000 ans, à compter d'aujourd'hui, quelques - unes de ces grandes révolutions dans lesquelles toutes les richesses d'une nation disparoissent presqu'entierement, sans qu'on sache bien ce qu'elles deviennent: elles sont, ou fondues dans les embrasemens, ou enfoncées dans le sein de la terre. En un mot, qu'avons - nous aujourd'hui des thrésors des peuples anciens? presque rien. Il ne faut pas remonter bien haut dans notre histoire, pour y trouver l'argent entierement rare, & les plus grands édifices bâtis pour des sommes si modiques, que nous en sommes aujourd'hui tout étonnés. Tout ce qui subsiste d'anciennes monnoies dispersées dans les cabinets des antiquaires, rempliroit à peine quelques urnes: qu'est devenu le reste? il est anéanti ou répandu dans les entrailles de la terre, d'où les socs de nos charrues font sortir de tems en tems un Antonin, un Othon, ou l'effigie précieuse de quelqu'autre empereur. On trouvera ce que l'on peut desirer de plus sur cette matiere à l'article Monnoie. Nous ajoûterons seulement ici que nos Rois ont défendu, sous des punitions corporelles & confiscations, à quelques personnes que ce fût, d'acheter de l'argent monnoyé, soit au coin de France ou autre, pour le déformer, altérer, refondre ou recharger, & que l'argent monnoyé ne paye point de droit d'entrée, mais qu'on ne peut le faire sortir sans passeport.

Argent blanc, se dit de toute monnoie fabriquée de ce métal. Tout notre argent blanc est aujourd'hui écus de six francs, écus de trois livres, pieces de vingt - quatre sous, pieces de douze, & pieces de six.

Argent fin, se dit de l'argent à douze deniers, ou au titre le plus haut auquel il puisse être porté.

Argent bas ou bas argent, se dit de celui qui est plus de six deniers au - dessous du titre de l'argent monnoyé.

Argent faux, se dit de tout ce qui est fait de cuivre rouge, qu'on a couvert à plusieurs fois par le feu, de feuilles d'argent.

Argent tenant or, se dit de l'or qui a perdu son nom & sa qualité pour être allié sur le blanc, & au - dessous de dix - sept karats.

Argent de cendrée; c'est ainsi qu'on appelle une poudre de ce métal, qui est attachée aux plaques de cuivre mises dans de l'eau - forte, qui a servi à l'affinage de l'or, après avoir été mêlée d'une portion d'eau de fontaine; cet argent est estimé à douze deniers.

Argent - le - roi; c'est celui qui est au titre auquel les ordonnances l'ont fixé pour les ouvrages d'Orfévres & de Monnoyeurs. Par l'article 3 de l'édit de Henri II. roi de France, il fut défendu de travailler de l'argent qui ne fût à onze deniers douze grains de fin au remede de deux grains; aujourd'hui on appelle argent - le - roi celui qui passe à la monnoie & dans le commerce, à cinquante livres un sou onze deniers, & qui est au titre de onze deniers dix - huit grains de fin.

Argent en pâte, se dit de l'argent prêt à être mis en fonte dans le creuset. V. le commencement de cet article.

Argent en bain, se dit de celui qui est en fusion actuelle.

Argent de coupelle; c'est celui qui est à onze deniers vingt - trois grains.

Argent en lame; c'est l'argent trait, applati entre deux rouleaux, & disposé à être appliqué sur la soie par le moyen du moulin, ou à être employé tout plat dans les ornemens qu'on fait à plusieurs ouvrages brodés, brochés, &c. Voyez Fileur d'Or.

Argent trait; c'est celui qu'on a réduit à n'avoir que l'épaisseur d'un cheveu, en le faisant passer successivement par les trous d'une filiere.

Argent filé ou fil d'argent; c'est l'argent en lame employé, & appliqué sur la soie par le moyen du moulin.

Argent en feuille ou battu; c'est celui que les Batteurs d'or ont réduit en feuilles très - minces, à l'usage des Argenteurs & Doreurs. V. Batteur d'Or, Battre, Or .

Argent en coquille, se dit des rognures même de l'argent en feuilles ou battu; il est employé par les Peintres & les Argenteurs.

Argent fin fumé, se dit de l'argent fin, soit trait, soit en lame, soit filé, soit battu, auquel on a tâché de donner la couleur de l'or en l'exposant à la fumée; cette fraude est défendue sous peine de confiscation entiere & deux mille livres d'amende, V. pour l'intelligence de tous ces articles, Tirer, Battre, Filer l'Or .

Argent à la grosse; c'est la même chose qu'argent mis à la grosse aventure.

Argent de permission; c'est ainsi qu'on nomme l'argent de change dans la plûpart des Pays - Bas François ou Autrichiens: cet argent est différent de l'argent courant. Les cent florins de permission valent huit cent florins & un tiers courant; c'est à cette mesure que se réduisent toutes les remises qu'on fait en pays étrangers.

Argent, en Droit, s'entend toûjours de l'argent monnoyé.

Argent, se dit, en Blason, de la couleur blanche dans toute armoirie. Les barons & nobles l'appellent en Angleterre blanche perle; les princes, lune; & les héraults disent que sans or & sans argent, il n'y a point de bonnes armoiries. L'argent s'exprime, en Gravure d'armoiries, en laissant le fond tel qu'il est, tout uni & sans hachûre.


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