ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Grandeur (Page 7:855)

Grandeur, s. f. (Phil. mor.) ce terme en Physique & en Géométrie est souvent absolu, & ne suppose aucune comparaison; il est synonyme de quantité, d'étendue. En Morale il est relatif, & porte l'idée de supériorité. Anisi quand on l'applique aux qualités de l'esprit ou de l'ame, ou collectivement à la personne, il exprime un haut degré d'élévation au - dessus de la multitude.

Mais cette élévation peut être ou naturelle, ou factice; & c'est - là ce qui distingue la grandeur réelle de la grandeur d'institution. Essayons de les définir.

La grandeur d'ame, c'est - à - dire la fermeté, la droiture, l'élévation des sentimens, est la plus belle partie de la grandeur personnelle. Ajoûtez - y un esprit vaste, lumineux, profond, & vous aurez un grand homme.

Dans l'idée collective & générale de grand homme, il semble que l'on devroit comprendre les plus belles proportions du corps; le peuple n'y manque jamais. On est surpris de lire qu'Alexandre étoit petit; & l'on trouve Achille bien plus grand lorsqu'on voit dans l'Iliade qu'aucun de ses compagnons ne pouvoit remuer sa lance. Cette propension que nous avons tous à mêler du physique au moral dans l'idée de la grandeur, vient 1°. de l'imagination qui veut des mesures sensibles; 2°. de l'épreuve habituelle que nous faisons de l'union de l'ame & du corps, de leur dépendance & de leur action réciproque, des opérations qui résultent du concours de leurs facultés. Il étoit naturel sur - tout que dans les tems où la supériorité entre les hommes se décidoit à force de bras, les avantages corporels fussent mis au nombre des qualités héroiques. Dans des siecles moins barbares on a rangé dans leurs classes ces qualités qui nous sont communes avec les bêtes, & que les bêtes ont au - dessus de nous. Un grand homme a été dispensé d'être beau, nerveux, & robuste.

Mais il s'en faut bien que dans l'opinion du vulgaire l'idée de grandeur personnelle soit réduite encore à sa pureté phiosophique. La raison est esclave de l'imagination, & l'imagination est esclave des sens. Celle - ci mesure les causes morales à la grandeur physique des effets qu'elles ont produites, & les apprétie à la toise.

Il est vraissemblable que celui des rois d'Egypte [p. 856] qui avoit fait élever la plus haute des pyramides, se croyoit le plus grand de ces rois; c'est à peu - pres ainsi que l'on juge vulgairement ce qu'on appelle les grands hommes.

Le nombre des combattans qu'ils ont armés ou qu'ils ont vaincus, l'étendue de pays qu'ils ont ravagée ou conquise, le poids dont leur fortune a été dans la balance du monde, sont comme les materiaux de l'idée de grandeur que l'on attache à leur perionne. La réponse du pirate à Alexandre, quia tu magnâ classe imperator, exprime avec autant de force que de vérité notre maniere de calculer & de peser la grandeur humaine.

Un roi qui aura passé sa vie à entretenir dans ses états l'abondance, l'harmonie, & la paix, tiendra peu de place dans l'histoire. On dira de lui froidement il fut bon; on ne dira jamais il fut grand. Louis IX. seroit oublié sans la déplorable expédition des croisades.

A - t - on jamais entendu parler de la grandeur de Sparte, incorruptible par ses moeurs, inebranlable par ses lois, invincible par la sagesse & l'austérité de sa discipline? Est - ce à Rome vertueuse & libre que l'on pense, en rappellant sa grandeur? L'idée qu'on y attache est formée de toutes les causes de sa décadence. On appelle sa grandeur, ce qui entraina sa ruine; l'éclat des triomphes, le fracas des conquêtes, les folles entreprises, les succès insoûtenables, les richesses corruptrices, l'enflure du pouvoir, & cette domination vaste, dont l'etendue faisoit la foiblesse, & qui alloit crouler sous son propre poids.

Ceux qui ont eu l'esprit assez juste pour ne pas altérer par tout cet alliage physique l'idée morale de grandeur, ont crû du - moins pouvoir la restreindre à quelques - unes des quaiités qu'elle embrasse. Car où trouver un grand homme, à prendre ce terme à la rigueur?

Alexandre avoit de l'étendue dans l'esprit & de la force dans l'ame. Mais voit - on dans ses projets ce plan de justice & de sagesse, qui annonce une ame élevée & un génie lumineux? ce plan qui embrasse & dispose l'avenir, où tous les revers ont leur ressource, tous les succès leur avantage, où tous les maux inévitables sont compensés par de plus grands biens? Detecto fine terrarum, per suum rediturus orbem, tristis est (Sénec.). Les vûes de Cesar etoient plus belles & plus sages. Mais il faut commencer par l'absoudre du crime de haute trahison, & oublier le citoyen dans l'empereur, pour trouver en lui un grand homme. Il en est à - peu près de même de tous les princes auxquels la flaterie ou l'admiration a donné le nom de grands. Ils l'ont éte dans quelques parties, dans la legislation, dans la politique, dans l'art de la guerre, dans le choix des hommes qu'ils ont employés; & au lieu de dire il a telle ou telle grande qualité, on a dit du guerrier, du politique, du législateur, c'est un grand homme. Huc & illuc accedat, ut perfecta virtus sit, oequalitas ac tenor vitoe, per omnia constans sibi (Senec.). Nous ne connoissons dans l'antiquité qu'un seul homme d'état, qui ait rempli dans toute son étendue l'idée de la véritable grandeur, c'est Antonin; & un seul homme privé, c'est Socrate. Voyez l'article Gloire.

Il est une grandeur factice ou d'institution, qui n'a rien de commun avec la grandeur personnelle. Il faut des grands dans un état, & l'on n'a pas toûjours de grands hommes. On a donc imaginé d'élever au besoin ceux qu'on ne pouvoit aggrandir; & cette élévation artificielle a pris le nom de grandeur. Ce terme au singulier est donc susceptible de deux sens, & les grands n'ont pas manqué de se prévaloir de l'équivoque. Mais son pluriel (les grandeurs) ne présente plus rien de personnel; c'est le terme abstrait de grand dans son acception politique; ensorte qu'un grand homme peut n'avoir aucun des caracteres qui distinguent ce qu'on appelle les grands, & qu'un grand peut n'avoir aucune des qualites qui constituent le grand homme. Voyez Grand. (Philos. Mor. & Politique.)

Mais un grand dans un état, tient la place d'un grand homme; il le reprelente; il en a le volume, quoiqu'il arrive souvent qu'il n'en ait pas la solidité. Rien de plus beau que de voir téunis le mérite avec la place. Ils le sont quelquefois à beaucoup d'égards; & notre siecle en a des exemples; mais sans faire la satyle d'aucun tems ni d'aucun pays, nous dirons un mot de la condition & des moeurs des grands, tels qu'il en est par - tout, en protestant d'avance contre toute allusion & toute application personnelle.

Un grand doit être aupres du peuple l'homme de la cour, & à la cour l'homme du peuple. L'une & l'autre de ces fonctions demandent ou un mérite recommandable, ou pour y suppléer un extérieur imposant. Le mérite ne se donne point, mais l'extérieur peut se preserire; on l'étudie, on le compose. C'est un personnage à joüer. L'extérieur d'un grand devroit être la décence & la dignité. La decence est une dignité négative qui consiste à ne tien se permettre de ce qui peut avilir ou dégrader son état, y attacher le ridicule, ou y répandre le mépris. Il s'agit de modifier les dehors de la grandeur suivant le goût, le caractere, & les moeurs des natiçns. Une gravité taciturne est ridieule en France; elle l'auroit été à Athenes. Une politesse legere eût été ridicule à Lacédémone; elle le seroit en Espagne. La popularité des pairs d'Angleterre setoit déplacée dans les nobles Venitiens. C'est ce que l'exemple & l'usage nous enseignent sans étude & sans réflexion. Il semble donc assez facile d'être grand avec décence.

Mais la dignité positivé dans un grand est l'accord parfait de ses actions, de son langage, de sa conduite en un mot, avec la place qu'il occupe. Or cette dignite suppose le merite, & un mérite égal au rang. C'est ce qu'on appelle payer de sa personne. Ainsi les premiers hommes de l'etat devroient faire les plus grandes choses; condition toujours pénible, souvent impossible à templir.

Il a donc fallu suppléer à la dignité par la décoration, & cetappareii a produit son effet. Le vulgaire a pris le fantôme pour la réalité. Il a confondu la personne avec la place. C'est une erreur qu'il faut lui laisser; car l'illusion est la reine du peuple.

Mais qu'il nous soit permis de le dire, les grands sont quelquefois les premiers à détruire cette illusion par une hauteur révoltante.

Celaiqui dans les grandeurs ne fait que représenter, devroit savoir qu'il n'ébloüit pas tout le monde, & ménager du - moins ses confidens pour les engager au silence. Qu'un homme qui voit les choses en elles - mêmes, qui respecte les préjugés, & qui n'en a point, se montre à l'audience d'un grand avec la simpiicité modeste: que celui - ci le recoive avec cet air de supériorité qui protege & qui humilie, le sage n'en sera ni offensé, ni surpris; c'est une scene pour le peuple. Mais quand la foule s'est écoulée, si le grand conserve sa gravité froide & levere, si son maintien & son langage ne daignent pas s'humaniser, l'homme simple se retire en soûriant, & en disant de l'homme superbe ce qu'on disoit du comédien Baron: il joüe encore hors du théatre.

Il le dit tout bas, & il ne le dit qu'à lui - même; car le sage est bon citoyen. Il sait que la grandeur, même sictive, exige des ménagemens. Il respectera dans celui qui en abuse, ou les ayeux qui la lui ont transmise, ou le choix du prince qui l'en a décore, ou, quoi qu'il en soit, la constitution de l'état qui demande que les grands soient en honneur & à la cour, & parmi le peuple. [p. 857]

Mais tous ceux qui ont la pénétration du sage, n'en ont pas la modération. Paucis imponit leviter extrinjecùs induta facies...tenue est mendacium: perlucet, si diligenter inspexeris (Senec.). Dans un monde cultive sur - tout, la vanité des petits humiliée a des yeux de lynx pour pénétrer la petitesse orgueilleuse des grands; & celui qui en faisant sentir le poids de sa grandeur en laisse appercevoir le vuide, peut s'assûrer qu'il est de tous les hommes le plus severement juge.

Un homme de mérite élevé aux grandeurs, tâche de consoler l'envie, & d'échapper à la malignité. Mais ma'heurculement celui qui a le moins à prétendre, est toûjours celui qui exige le plus. Moins il soûtient sa grandeur par lui même, plus il l'appesantit sur les autres. Il s'incorpore ses terres, ses équipages, ses ayeux, & ses valets, & sous cet attirail, il se croit un colosse. Proposez - lui de sortir de son enveloppe, de se dépouiller de ce qui n'est pas à lui, osez le distinguer de sa naissance & de sa place, c'est lui arracher la plus chere partie de son existence; réduit à lui même, il n'est plus rien. Etonné de se voir si haut, il prétend vous inspirer le respect qu'il s'inspire à lui même. Il s'habitue avec ses valets à humilier des hommes libres, & tout le monde est peuple à ses yeux.

Asperius nihil est humili qui surgit in altum. (Clod.)

C'est ainsi que la plûpart des grands se trahissent & nous détrompent. Car an seul mécontent qui a leur secret, suffira pour le repandre; & leur personnage n'est plus que ridicule des que l'illusion a cessé.

Qu'un grand qui a besoin d'en imposer à la multitude, s'observe donc avec les gens qui pensent, & qu'il se dise à lui - même ce que diroient de lui ceux qu'il auroit reçûs avec dédain, ou rebutés avec arrogance.

« Qui es - tu donc, pour mépriser les hommes? & qui t'éleve au - dessus d'eux? tes services, tes vertus? Mais combien d'hommes obscurs plus vertueux que toi, plus laborieux, plus utiles? Ta naissance? on la respecte: on salue en toi l'ombre de tes ancêtres; mais est ce à l'ombre à s'énorgueillir des hommages rendus au corps? Tu aurois lieu de te glorifier, si l'on donnoit ton nom à tes ayeux, comme on donnoit au pere de Caton le nom de ce fils, la lumiere de Rome (Cic. off.). Mais quel orgueil peut t'inspirer un nom qui ne te doit rien, & que tu ne dois qu'au hasard? La naissance excite l'émulation dans les grandes ames, & l'orgueil dans les petites. Ecoute des hommes qui pensoient noblement, & qui savoient apprétier les hommes. Point de rois qui n'ayent eu pour ayeux des esclaves; point d'esclaves qui n'ayent eu des rois pour ayeux (Plat.). Personne n'est né pour notre gloire: ce qui fut avant nous n'est point à nous (Senec.). En un mot, la gloire des ancêtres se communique comme la flamme; mais comme la flamme, elle s'éteint si elle manque de nourriture, & le mérite en est l'aliment. Consulte - toi, rentre en toi - même: nudum inspice, animum uere, qualis quantusque sit, alicno an suo magnus (ibid.)».

Il n'y a que la véritable grandeur, nous dira - t - on, qui puisse soûtenir cette épreuve. La grandeur factice n'est imposante que par ses dehors. Hé bien, qu'elle ait un cortege fastueux & des moeurs simples, ce qu'elle aura de dominant sera de l'état, non de la personne. Mais un grand dont le faste est dans l'ame, nous insulte corps à corps. C'est l'homme qui dit à l'homme, tu rampes au - dessous de moi: ce n'est pas du haut de son rang, c'est du haut de son orgueil qu'il nous regarde & nous méprise.

Mais ne faut - il pas un mérite supérieur pour conserver des moeurs simples dans un rang si élevé? cela peut être, & cela prouve qu'il est très - difficile d'occuper décemment les grandeurs sans les remplir, & de n'être pas ridicule par - tout ou l'en est déplacé.

Un grand, lorsqu'il est un grand homme, n'a recours ni à cette hauteur humiliante qui est le singe de la dignité, ni à ce faste imposant qui est le fantôme de la gloire, & qui ruine la haute noblesse par la contagion de l'exemple & l'émulation de la vanité.

Aux yeux du peupie, aux yeux du sage, aux yeux de l'envie elle - même, il n'a qu'a se montrer tel qu'il est. Le respect le devance, la vénération l'environne. Sa vertu le couvre tout entier; elle est son cortége & sa pompe. Sa grandeur a beau se ramasser en lui - même, & se dérober à nos hommages, nos hommages vont la chercher. Voyez Labruyere, du mérite personnel. Mais qu'il faut avoir un sentiment noble & pur de la véritable grandeur, pour ne pas craindre de l'avilir en la dépouillant de tout ce qui lui est étranger! Qui d'entre les grands de notre âge voudroit etre surpris, comme Fabrice par les ambassadeurs de Pyrrhus, faisant cuire ses légumes? Article de M. Marmontel.

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