ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Amour - propre (Page 1:371)

Amour - propre & de nous - mémes. L'amour est une complaisance dans l'objet aimé. Aimer une chose, c'est se complaire dans sa possession, sa grace, son accroissement; craindre sa privation, ses déchéances, &c.

Plusieurs Philosophes rapportent généralement à l'amour - propre toute sorte d'attachemens; ils prétendent qu'on s'approprie tout ce que l'on aime, qu'on n'y cherche que son plaisir & sa propre satisfaction; qu'on se met soi - même avant tout; jusques - là qu'ils nient que celui qui donne sa vie pour un autre, le préfere à soi. Ils passent le but en ce point; car si l'objet de notre amour nous est plus cher, que l'existence sans l'objet de notre amour, il paroît que c'est notre amour qui est notre passion dominante, & non notre individu propre; puisque tout nous échappe avec la vie, le bien que nous nous étions appropriés par notre amour, comme nôtre, être véritable. Ils répondent que la possession nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie & celle de l'objet aimé; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous - mêmes pour conserver l'autre: au moins ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous paroît plus considérable que celle que nous abandonnons. Or, dès que nous nous regardons comme la moindre partie dans le tout, c'est une préférence manifeste de l'objet aimé. On peut dire la même chose d'un homme, qui volontairement & de sans - froid meurt pour la gloire: la vie imaginaire qu'il achete au prix de son être réel, est une préférence bien incontestable de la gloire, & qui justifie la distinction que quelques Ecrivains ont mise avec sagesse entre l'amour propre & l'amour de nous - mêmes. Avec l'amour de nous - mêmes, disent - ils, on cherche hors de soi son bonneur; on s'aime hors de soi davantage, que dans son existence propre; on n'est point soi - même son objet. L'amour - propre au contraire subordonne tout à ses commodités & à son bien - être: il est à lui - même son objet & sa fin; desorte qu'au lieu que les passions qui viennent de l'amour de nous - mêmes nous donnent aux choses, l'amour - propre veut que les choses se donnent à nous, & se fait le centre de tout.

L'amour de nous - mêmes ne peut pécher qu'en excès ou en qualité; il faut que son déreglement consiste en ce que nous nous aimons trop, ou en ce que nous nous aimons mal, ou dans l'un & dans l'autre de ces défauts joints ensemble.

L'amour de nous - mêmes ne peche point en excès: cela paroît de ce qu'il est permis de s'aimer tant qu'on veut, quand on s'aime bien. En effet, qu'estce que s'aimer soi - même? c'est desirer son bien, c'est craindre son mal, c'est rechercher son bonheur. Or j'avoue qu'il arrive souvent qu'on desire trop, qu'on craint trop, & qu'on s'attache à son plaisir, ou à ce qu'on regarde comme son bonheur avec trop d'ardeur: mais prenez garde que l'excès vient du défaut qui est dans l'objet de vos passions, & non pas de la trop grande mesure de l'amour de vous - même. Ce qui le prouve, c'est que vous pouvez & vous devez même desirer sans bornes la souveraine félicité, craindre sans bornes la souveraine misere; & qu'il y auroit même du déreglement à n'avoir que des desirs bornés pour un bien infini.

En effet, si l'homme ne devoit s'aimer lui - même que dans une mesure limitée, le vuide de son coeur ne devroit pas être infini; & si le vuide de son coeur ne devoit pas être infini, il s'ensuivroit qu'il n'auroit pas été fait pour la possession de Dieu, mais pour la possession d'objets finis & bornés.

Cependant la religion & l'expérience nous apprennent également le contraire. Rien n'est plus légitime & plus juste que cette insatiable avidité, qui fait qu'après la possession des avantages du monde, nous cherchons encore le souverain bien. De tous ceux qui l'ont cherché dans les objets de cette vie, aucun ne l'a trouvé. Brutus qui avoit fait une profession particuliere de sagesse, avoit crû ne pas se tromper en le cherchant dans la vertu: mais comme il aimoit [p. 372] la vertu pour elle - même, au lieu qu'elle n'a rien d'aimable & de loüable que par rapport à Dieu; coupable d'une belle & spirituelle idolatrie, il n'en fut pas moins grossierement déçû; il fut obligé de reconnoître son erreur en mourant, lorsqu'il s'écria: O vertu, je reconnois que tu n'es qu'un misérable fantôme, &c!

Cette insatiable avidité du coeur de l'homme n'est donc pas un mal. Il falloit qu'elle fût, afin que les hommes se trouvassent par - là disposés à chercher Dieu. Or ce que dans l'idée métaphorique & figurée, nous appellons un coeur qui a une capacité infinie, un vuide qui ne peut être rempli par les créatures, signifie dans l'idée propre & littérale, une ame qui desire naturellement un bien infini, & qui le desire sans bornes, qui ne peut être contente qu'après l'avoir obtenu. Si donc il est nécessaire que le vuide de notre coeur ne soit point rempli par les créatures, il est nécessaire que nous desirions infiniment; c'est - à - dire, que nous nous aimions nous - mêmes sans mesure. Car s'aimer, c'est desirer son bonheur.

Je sai bien que notre nature étant bornée, elle n'est pas capable, à parler exactement, de former des desirs infinis en véhémence: mais si ces desirs ne sont pas infinis en ce sens, ils le sont en un autre; car il est certain que notre ame desire selon toute l'étendue de ses forces: que si le nombre des esprits nécessaires à l'organe pouvoit croître à l'infini, la véhémence de ses desirs croîtroit aussi à l'infini; & qu'enfin si l'infinité n'est point dans l'acte, elle est dans la disposition du coeur naturellement insatiable.

Aussi est - ce un grand égarement d'opposer l'amour de nous - mêmes à l'amour divin, quand celui - là est bien réglé: car qu'est - ce que s'aimer soi - même comme il faut? C'est aimer Dieu; & qu'est - ce qu'aimer Dieu? C'est s'aimer soi - même comme il faut. L'amour de Dieu est le bon sens de l'amour de nous - mêmes; c'en est l'esprit & la perfection. Quand l'amour de nous - mêmes se tourne vers d'autres objets, il ne mérite pas d'être appellé amour; il est plus dangereux que la haine la plus cruelle: mais quand l'amour de nous - mêmes se tourne vers Dieu, il se confond avec l'amour divin.

J'ai insinué dans ce que je viens de dire, que l'amour de, nous - mêmes allume toutes nos autres affections, & est le principe général de nos mouvemens. Voici la preuve de cette vérité: en concevant une nature intelligente, nous concevons une volonté; une volonté se porte nécessairement à l'objet qui lui convient: ce qui lui convient est un bien par rapport à elle, & par conséquent son bien: or aimant toûjours son bien, par - là elle s'aime elle - même, & aime tout par rapport à elle - même; car qu'est - ce que la convenance de l'objet auquel elle se porte, sinon un rapport essentiel à elle? Ainsi quand elle aime ce qui a rapport à elle, comme lui convenant, n'est - ce pas elle - même qui s'aime dans ce qui lui convient?

J'avoue que l'affection que nous avons pour les autres, fait quelquefois naître nos desirs, nos craintes, & nos espérances: mais quel est le principe de cette affection, si ce n'est l'amour de nous - mêmes? Considérez bien toutes les sources de nos amitiés, & vous trouverez qu'elles se réduisent à l'intérêt, la reconnoissance, la proximité, la sympathie, & une convenance délicate entre la vertu & l'amour de nous - mêmes, qui fait que nous croyons l'aimer pour elle - même, quoique nous l'aimions en effet pour l'amour de nous; & tout cela se réduit à l'amour de nous - mêmes.

La proximité tire de - là toute la force qu'elle a pour allumer nos affections: nous aimons nos enfans parce qu'ils sont nos enfans; s'ils étoient les enfans d'un autre, ils nous seroient indifféréns. Ce n'est donc pas eux que nous aimons, c'est la proximité qui nous lie avec eux, Il est vrai que les enfans n'ai<cb-> ment pas tant leurs peres que les peres aiment leurs enfans: mais cette différence vient d'ailleurs. Voyez Amour paternel, & filial . Au reste, comme il y a proximité de sang, proximité de profession, proximité de pays, &c. il est certain aussi que ces affections se diversifient à cet égard en une infinité de manieres: mais il faut que la proximité ne soit point combattue par l'intérêt; car alors celui - ci l'emporte infailliblement. L'intérêt va directement à nous; la proximité n'y va que par réflexion: ce qui fait que l'intérêt agit toûjours avec plus de force que la proximité. Mais en cela, comme en toute autre chose, les circonstances particulieres changent beaucoup la proposition générale.

Non - seulement la proximité est une source d'amitié, mais encore nos affections varient selon le degré de la proximité: la qualité d'homme que nous portons tous, fait cette bienveillance générale que nous appellons humanité: homo sum, humani nihil à me alienum puto.

La proximité de la nation inspire ordinairement aux hommes une bienveillance, qui ne se fait point sentir à cèux qui habitent dans leur pays, parce que cette proximité s'affoiblit par le nombre de ceux qui la partagent; mais elle devient sensible, quand deux ou trois personnes originaires d'un même pays se rencontrent dans un climat étranger. Alors l'amour de nous - mêmes qui a besoin d'appui & de consolation, & qui en trouve en la personne de ceux qu'un pareil intérêt & une semblable proximité doit mettre dans la même disposition, ne manque jamais de faire une attention perpétuelle à cette proximité, si un plus fort motif pris de son intérêt ne l'en empêche.

La proximité de profession produit presque toûjours plus d'aversion que d'amitié, par la jalousie qu'elle inspire aux hommes les uns pour les autres: mais celle des conditions est presque toûjours accompagnée de bienveillance. On est surpris que les Grands soient sans compassion pour les hommes du commun; c'est qu'ils les voyent en éloignement, les considérant par les yeux de l'amour propre. Ils ne les prennent nullement pour leur prochain; ils sont bien éloignés d'appercevoir cette proximité ou ce voisinage, eux dont l'esprit & le coeur ne sont occupés que de la distance qui les sépare des autres hommes, & qui font de cet objet les délices de leur vanité.

La fermeté barbare que Brutus témoigne en voyant mourir ses propres enfans, qu'il fait exécuter en sa présence, n'est pas si desintéressée qu'elle paroît: le plus grand des Poëtes Latins en découvre le motif en ces termes:

Vincet amor patrioe, laudumque immensa cupido.
mais il n'a pas démélé toutes les raisons d'intérêt qui font l'inhumanité apparente de ce Romain. Brutus étoit comme les autres hommes; il s'aimoit lui - même plus que toutes choses: ses enfans sont coupables d'un crime qui tendoit à perdre Rome, mais beaucoup plus encore à perdre Brutus. Si l'affection paternelle excuse les fautes, l'amour propre les aggrave, quand il est directement blessé: sans doute que Rome eut l'honneur de ce que Brutus fit pour l'amour de lui - même, que sa patrie accepta le sacrifice qu'il faisoit à son amour propre, & qu'il fut cruel par foiblesse plûtôt que par magnanimité.

L'intérêt peut tout sur les ames; on se cherche dans l'objet de tous ses attachemens; & comme il y a diverses sortes d'intérêts, on peut distinguer aussi diverses sortes d'affections que l'intérêt fait naitre entre les hommes. Un intérêt de volupté fait naître les amitiés galantes: un intérêt d'ambition fait naître les amitiés politiqùes: un intérêt d'orgueil fait naître les amitiés illustres: un intérêt d'a<pb-> [p. 373] varice fait naître les amitiés utiles. Le vulgaire qui déclame ordinairement contre l'amitié intéressée, ne sait ce qu'il dit. Il se trompe en ce qu'il ne connoît généralement parlant, qu'une sorte d'amitié intéressée, qui est celle de l'avarice; au lieu qu'il y a autant de sortes d'affections intéréssées, qu'il y a d'objets de cupidité. Il s'imagine que c'est être criminel que d'être intéressé, ne considérant pas que c'est le desintéressement & non pas l'intérêt qui nous perd. Si les hommes nous offroient d'assez grands biens pour satisfaire notre ame, nous ferions bien de les aimer d'un amour d'intérêt, & personne ne devroit trouver mauvais que nous préférassions les motifs de cet intérêt à ceux de la proximité & de toute autre chose.

La reconnoissance elle - même n'est pas plus exempte de ce principe de l'amour de nous - mêmes; car quelle différence y a - t - il au fond entre l'intérêt & la reconnoissance? C'est que le prémier a pour objet le bien à venir, au lieu que la derniere a pour objet le bien passé. La reconnoissance n'est qu'un retour délicat de l'amour de nous - mêmes, qui se sent obligé; c'est en quelque sorte l'élévation de l'intérêt: nous n'aimons point notre bienfaiteur parce qu'il est aimable, nous l'aimons parce qu'il nous a aimés.

La sympathie, qui est la quatrieme source que nous avons marquée de nos affections, est de deux sortes. Il y a une sympathie des corps & une sympathie de l'ame: il faut chercher la cause de la premiere dans le tempérament, & celle de la seconde dans les secrets ressorts qui font agir notre coeur. Il est même certain que ce que nous croyons être une sympathie de tempérament, a quelquefois sa source dans les principes cachés de notre coeur. Pourquoi pensez - vous que je hais cet homme à une premiere vûe quoiqu'il me soit inconnu? C'est qu'il a quelques traits d'un homme qui m'a offensé, que ces traits frappent mon ame & réveillent une idée de haine sans que j'y fasse réflexion. Pourquoi au contraire aimé - je une personne inconnue dès que je la vois, sans m'informer fi elle a du merite ou si elle n'en a pas? c'est qu'elle a de la conformité ou avec moi ou avec mes enfans & mes amis, en un mot avec quelque personne que j'aurai aimée. Vous voyez donc quelle part a l'amour de nous - mêmes à ces inclinations mystérieuses & cachées, qu'un de nos Poëtes décrit de cette maniere:

Il est des noeuds secrets, il est des sympathies, Dont par les doux accords les ames assorties, &c.

Mais si après avoir parlé des sympathies corporelles, nous entrions dans le détail des sympathies spirituelles, nous connoîtrions qu'aimer les gens par sympathic, n'est proprement que chérir la ressemblance qu'ils ont avec nous: c'est avoir le plaisir de nous aimer en leurs personnes. C'est un charme pour notre coeur de pouvoir dire du bien de nous sans blesser la modestie. Nous n'aimons pas seulement ceux à qui la Nature donne des conformités avec nous, mais encore ceux qui nous ressemblent par art & qui tâchent de nous imiter: ce n'est pas qu'il ne puisse arriver qu'on haïra ceux de qui l'on est mal imité: persone ne veut être ridicule; on aimerou ieux être haissable; ainsi on ne veut jamais de bien aux copies dont le ridicule réjaillit sur l'original.

Mais sur quels principes d'amour propre peut être fondée cette affection que les hommes ont naturellement pour les hommes vertueux, auxquels néanmoins ils ne se soucient pas de ressembler? car le vice rend à cet égard des hommages forcés à la vertu; les hommes l'estiment & la respectent.

Je répons qu'il y a fort peu de personnes qui ayent pour jamais renoncé à la vertu, & qui ne s'imaginent que s'ils ne sont pas vertueux en un tems, ils ne puissent le devenir en un autre. J'ajoûte que la vertu est essentiellement aimable à l'amour de nous - mêmes, comme le vice lui est essentiellement haïssable. La raison en est que le vice est un sacrifice que nous nous faisons des autres à nous - mêmes; & la vertu un sacrifice que nous faisons au bien des autres de quelque plaisir ou de quelqu'avantage qui nous flattoit. Comment n'aimerions - nous pas la clémence? elle est toute prête à nous pardonner nos crimes: la libéralité se dépouille pour nous faire du bien: l'humilité ne nous dispute rien; elle cede à nos prétensions: la tempérance respecte notre honneur, & n'en veut point à nos plaisirs: la justice défend nos droits, & nous rend ce qui nous appartient: la valeur nous défend; la prudence nous conduit; la modération nous épargne; la charité nous fait du bien, &c.

Si ces vertus font du bien, dira - t - on, ce n'est pas à moi qu'elles le font; je le veux: mais si vous vous trouviez en d'autres circonstances elles vous en feroient: mais elles supposent une disposition à vous en faire dans l'occasion. N'avez - vous jamais éprouvé, qu'encore que vous n'attendiez ni secours ni protection d'une personne riche, vous ne pouvez vous défendre d'avoir pour elle une secrete considération? Elle naît, non de votre esprit, qui méprise souvent les qualités de cet homme, mais de l'amour de vous - mêmes, qui vous fait respecter en lui jusqu'au simple pouvoir de vous faire du bien? En un mot, ce qui vous prouve que l'amour de vous - même entre dans celui que vous avez pour la vertu, c'est que vous éprouvez que vous aimez davantage les vertus, à mesure que vous y trouvez plus de rapport & de convenance avec vous. Nous aimons plus naturellement la clémence que la sévérité, la libéralité que l'oeconomie, quoique tout cela soit vertu.

Au reste, il ne faut point excepter du nombre de ceux qui aiment ainsi les vertus, les gens vicieux & déréglés: au contraire, il est certain que par cela même qu'ils sont vicieux, ils doivent trouver la vertu plus aimable. L'humilité applanit tous les chemins à notre orgueil, elle est donc aimée d'un orgueilleux; la libéralité donne, elle ne sauroit donc déplaire à un intéressé; la tempérance vous laisse en possession de vos plaisirs, elle ne peut donc qu'être agréable à un voluptueux, qui ne veut point de rival ni de concurrent. Auroit - on crû que l'affection que les hommes du monde témoignent pour les gens vertueux eût une source si mauvaise? & me pardonnera - t - on bien ce paradoxe, si j'avance qu'il arrive souvent que les vices qui sont au - dedans de nous, font l'amour que nous avons pour les vertus des autres?

Je vais bien plus avant, & j'oserai dire que l'amour de nous - mêmes a beaucoup de part aux sentimens les plus épurés que la morale & la religion nous font avoir pour Dieu. On distingue trois sortes d'amour divin; un amour d'intérêt, un amour de reconnoissance, & un amour de pure amitié: l'amour d'intérêt se confond avec l'amour de nous - mêmes; l'amour de reconnoissance, a encore la même source que celui d'intérêt, selon ce que nous en avons dit ci - dessus; l'amour de pure amitié semble naître indépendamment de tout intérêt & de tout amour de nous - mêmes. Cependant si vous y regardez de près, vous trouverez qu'il a dans le fond le même principe que les autres: car premierement il est remarquable que l'amour de pure amitié ne naît pas tout d'un coup dans l'ame d'un homme à qui l'on fait connoître la religion. Le premier degré de notre sanctification est de se détacher du monde; le second, c'est d'aimer Dieu d'un amour d'intérêt, en lui donnant tout son attachement, parce qu'on le considere comme le souverain bien; le [p. 374] troisieme, c'est d'avoir pour ses bienfaits la reconnoissance qui leur est dûe; & le dernier enfin, c'est d'aimer ses perfections. Il est certain que le premier de ces sentimens dispose au second, le second au troisieme, le troisieme au quatrieme: or comme tout ce qui dispose à ce dernier mouvement, qui est le plus noble de tous, est pris de l'amour de nous - mêmes, il s'ensuit que la pure amitié dont Dieu même est l'objet, ne naît point indépendamment de ce dernier amour.

D'ailleurs, l'expérience nous apprend qu'entre les attributs de Dieu, nous aimons particulierement ceux qui ont le plus de convenance avec nous: nous aimons plus sa clémence que sa justice, sa bénéficence que son immensité; d'où vient cela? si ce n'est de ce que cette pure amitié, qui semble n'avoir pour objet que les perfections de Dieu, tire sa force principale des rapports que ces perfections ont avec nous.

S'il y avoit une pure amitié dans notre coeur à l'égard de Dieu, laquelle fût exempte du principe de l'amour de nous - mêmes, cette pure amitié naîtroit nécessan oment de la perfection connue, & ne s'éleveroit point de nos autres affections. Cependant les démons connoissent les perfections de Dieu sans les aimer, les hommes connoissent ces perfections avant leur conversion, & personne n'oseroit dire que dans cet état ils aient pour lui cette affection que l'on nomme de pure amitié; il s'ensuit donc qu'il faut autre chose que la perfection connue pour faire naître cet amour.

Pendant que nous regardons Dieu comme notre juge, & comme un juge terrible qui nous attend la foudre à la main, nous pouvons admirer ses perfections infinies, mais nous ne saurions concevoir de l'affection pour elles. Il est bien certain que si nous pouvions refuser à Dieu cette admiration, nous nous garderions bien de la lui rendre: & d'où vient cette nécessité d'admirer Dieu? C'est que cette admiration naît uniquement de la perfection connue: si donc vous concevez que la pure amitié a la même source, il s'ensuit que la pure amitié naîtra dans notre ame comme l'admiration.

1°. De ce que nous nous aimons nous - mêmes nécessairement, il s'ensuit que nous avons certains devoirs à remplir qui ne regardent que nous - mêmes: or les devoirs qui nous regardent nous - mêmes, peuvent se réduire en général à travailler à notre bonheur & à notre perfection; à notre perfection, qui consiste principalement dans une parfaite conformité de notre volonté avec l'ordre; à notre bonheur, qui consiste uniquement dans la joüissance des plaisirs, j'entens des solides plaisirs, & capables de contenter un esprit fait pour posséder le souverain bien.

2°. C'est dans la conformité avec l'ordre que consiste principalement la perfection de l'esprit: car celui qui aime l'ordre plus que toutes choses, a de la vertu; celui qui obéit à l'ordre en toutes choses, remplit ses devoirs; & celui - là mérite un bonheur solide, qui sacrifie ses plaisirs à l'ordre.

3°. Chercher son bonheur, ce n'est point vertu, c'est nécessité: car il ne dépend point de nous de vouloir être heureux; & la vertu est libre. L'amour propre, à parler exactement, n'est point une qualité qu'on puisse augmenter ou diminuer. On ne peut cesser de s'aimer: mais on peut cesser de se mal aimer. On peut par le mouvement d'un amour propre eclairé, d'un amour propre soutenu par la foi & par l'espérance, & conduit par la charité, sacrifier ses plaisirs présens aux plaisirs futurs, se rendre malheureux pour un tems, afin d'être heureux pendant l'éternité; car la grace ne détruit point la nature. Les pécheurs & les justes veulent également être heureux; ils courent également vers la source de la félicité: mais le juste ne se laisse ni tromper ni corrompre par les apparences qui le flattent; au lieu que le pécheur, aveuglé par ses passions, oublie Dieu, ses vengeances & ses récompenses, & employe tout le mouvement que Dieu lui donne pour le vrai bien, à courir après des fantômes.

4°. Notre amour propre est donc le motif qui secouru par la grace nous unit à Dieu, comme à notre bien, & nous soûmet à la raison comme à notre loi, ou au modele de notre perfection: mais il ne faut pas faire notre fin ou notre loi de notre motif. Il faut véritablement & sincerement aimer l'ordre, & s'unir à Dieu par la raison; il ne faut pas desirer que l'ordre s'accommode à nos volontés: cela n'est pas possible; l'ordre est immüable & nécessaire: il faut hair ses desordres, & former sur l'ordre tous les mouvemens de son coeur; il faut même venger à ses dépens l'honneur de l'ordre offensé, ou du moins se soûmettre humblement à la vengeance divine: car celui qui voudroit que Dieu ne punît point l'injustice ou l'ivrognerie, n'aime point Dieu; & quoique par la force de son amour propre éclairé, il s'abstienne de voler & de s'enivrer, il n'est point juste.

5°. De tout ceci il est manifeste premierement, qu'il faut éclairer son amour propre, afin qu'il nous excite à la vertu: en second lieu, qu'il ne faut jamais suivre uniquement le mouvement de l'amour propre: en troisieme lieu, qu'en suivant l'ordre inviolablement, on travaille solidement à contenter son amour propre: en un mot, que Dieu seul étant la cause de nos plaisirs, nous devons nous soûmettre à sa loi, & travailler à notre perfection.

6°. Voici en général les moyens de travailler à sa perfection, & d'acquérir & conserver l'amour habituel & dominant de l'ordre. Il faut s'accoûtumer au travail de l'attention, & acquérir par - là quelque force d'esprit; il ne faut consentir qu'à l'évidence, & conserver ainsi la liberté de son ame; il faut étudier sans cesse l'homme en général, & soi - même en particulier, pour se connoître parfaitement; il faut méditer jour & nuit la loi divine, pour la suivre exactement; se comparer à l'ordre pour s'humilier & se mépriser; se souvenir de la justice divine, pour la craindre & se réveiller. Le monde nous séduit par nos sens; il nous trouble l'esprit par notre imagination; il nous entraîne & nous précipite dans les derniers malheurs par nos passions. Il faut rompre le commerce dangereux que nous avons avec lui par notre corps, si nous voulons augmenter l'union que nous avons avec Dieu par la raison.

Ce n'est pas qu'il soit permis de se donner la mort, hi même de ruiner sa santé: car notre corps n'est pas à nous; il est à Dieu, il est à l'Etat, à notre famille, à nos amis: nous devons le conserver dans sa force, selon l'usage que nous sommes obligés d'en faire: mais nous ne devons pas le conserver contre l'ordre de Dieu, & aux dépens des autres hommes: il faut l'exposer pour le bien de l'Etat, & ne point craindre de l'affoiblir, le ruiner, le détruire, pour exécuter les ordres de Dieu. Je n'entre point dans le détail de tout ceci, parce que je n'ai prétendu exposer que les principes généraux sur lesquels chacun est obligé de régler sa conduite, pour arriver heureusement au lieu de son repos & de ses plaisirs. (X)


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