ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Corde (Page 4:205)

* Corde, s. f. ouvrage du Cordier. C'est un corps long, flexible, résistant, rond, composé de filamens appliqués fortement les uns contre les autres par le tortillement. Il y a des - cordes de plusieurs especes, qu'on distingue par leur grosseur, leur fabrication, leurs usages & leurs matieres.

On peut faire des cordes avec le lin, le coton, le roseau, l'écorce de tilleul, la laine, la soie, le chanvre, &c. mais celles de chanvre sont les plus communes de toutes; elles ont plus de force que celles de roseau & d'écorce d'arbre, & les autres matieres ne sont pas assez abondantes pour qu'on en pût faire toutes les cordes dont on a besoin dans la société, quand il seroit démontré par l'expérience que ces cordes seroient meilleures que les autres.

Des cordes de chanvre. On fait avec le chanvre quatre sortes de cordes; les unes qui sont composées de brins, & qu'on ne commet qu'une fois, comme le merlin & le bitord, voyez Bitord & Merlin; d'autres qui sont composées de torons, & qu'on ne commet qu'une fois, comme les aussieres à deux, trois, quatre, cinq & six torons, voyez Aussieres & Torons, Il y en a de composées d'aussieres, & commises deux fois; on les appelle grelins, voyez Grelins. On peut commettre des grelins ensemble, & la corde qui en proviendra sera commise trois fois, & s'appellera archigrelins, voyez Archigrelins. Il y a encore une espece de corde plus menue par un bout que par l'autre, qu'on appelle par cette raison corde en queue de rat, voyez pour cette corde & pour la fabrication des précédentes, l'article Corderie.

Si l'on fabriquoit des cordes de coton, de crin, de brins, &c. on ne s'y prendroit pas autrement que pour celles de chanvre; ainsi on peut rapporter à cette main - d'oeuvre tout ce qui concerneroit celle de ces cordes. Mais il n'en est pas de même des cordes qu'on tire de substances animales, comme les cordes à boyau, les cordes de nerfs, les cordes d'instrumens de musique, &c. celles - ci demandent des préparations & un travail particuliers: nous en allons traiter séparément.

Des cordes à boyau, ou faites de boyaux mis en filets, tortillés & unis avec la presle. Il y en a de deux especes; les unes grossieres, qu'on employe soit à fortifier, soit à mouvoir des machines: nous en avons donné la fabrication à l'article Boyaudier, voyez Boyaudier. Elle se réduit au lavage, premiere opération. Ce lavage consiste à démêler à terre les boyaux; ce qui se fait avec quelque précaution, pour ne pas les rompre. A la seconde opération on les jette dans un baquet d'eau claire; on les lave réellement, & le plus qu'il est possible. A la troisieme on les vuide dans un autre baquet; à la quatrieme on les tire de ce baquet, & on les gratte en les faisant passer sous un couteau qui n'est tranchant que vers la pointe. Cette opération se fait sur un banc plus haut que le baquet d'un bout, & appuyé sur le baquet par le bout qui est plus bas: à la cinquieme on coupe les boyaux grattés, par les deux bouts & de biais, & on les jette dans une autre eau: à la sixieme on les en tire un à un, & on les coud avec une aiguille enfilée de filamens enlevés de la surface du boyau. On observe, pour empêcher la grosseur de la couture, que les biais des coupures se trouvent en sens contraires, c'est - à - dire l'une en dessus & l'autre en dessous. A la septieme on noue chaque longueur à un lacet qui tient à une cheville fixe, & l'on attache l'autre bout aux nelles du roüet, voyez Nelle, Rouet, Lacet , &c. A la huitieme on tord le boyau au roüet jusqu'à un certain point, on en tord toûjours deux à la fois: on a des brins de presle; on entrelace ces brins de presle entre les deux boyaux; on les serre entre cette presle, & on tire sur toute leur longueur la presle serrée, en les frottant fortement. A la neuvieme on leur donne plus de tors; on les frotte avec un frottoir; on les épluche ou l'on enleve leurs inégalités avec un couteau ordinaire, & on leur donne le troisieme & dernier tors. A la dixieme, on les détache des nelles; on les attache par un autre lacet à une autre cheville; on les laisse sécher; on les détache quand ils sont secs; on coupe la partie de chaque bout qui a formé les noeuds avec les lacets; on les endouzine, on les engrossit, & la corde est faite. Il faut travailler le boyau le plus frais qu'il est possible; le délai en été le fait corrompre; en tout tems il lui ôte de sa qualité. Il ne faut jamais dans cette manoeuvre employer d'eau chaude, elle feroit crisper le boyau. Il y a quelqu'adresse dans le travail de ces cordes, à estimer juste leur longueur, ou ce que le boyau perdra dans ses trois tors. On n'a jusqu'à présent fait des cordes à boyau que de plusieurs boyaux cousus. Le sieur Petit Boyaudier, qui a sa manufacture au Croissant rue Moufetard, prétend en fabriquer de bonnes de toute longueur, & sans aucune couture. Nous avons répeté ici la maniere de travailler le boyau, parce qu'en consultant plusieurs ouvriers, on trouve souvent une grande différence, tant dans la maniere de s'exprimer que dans celle d'opérer, & qu'il importe de tout savoir en ce genre, afin de connoître par la comparaisonde plusieurs mains - d'oeuvres, quelle est la plus courte & la plus parfaite. Voyez Endouziner, Engrossir, &c.

Des cordes à boyau propres à la Lutherie. On dit qu'il ne se fabrique de bonnes cordes d'instrumens qu'en Italie, celles qui viennent de Rome passent pour les meilleures; on les tire par paquets assortis, composés de 60 bottes ou cordes, qui sont toutes pliées en sept ou buit plis. On les distingue par numéro, & il y en a depuis le n°. 1. jusqu'au n°. 50. Ce petit art qui contribue tant à notre plaisir, est un des plus inconnus: les Italiens ont leur secret, qu'ils ne communiquent point aux étrangers. Les ouvriers de ce pays qui prétendent y entendre quelque chose, & qui font en effet des cordes d'instrumens, que les frondeurs jugeront assez bonnes pour la musique qu'on y compose, ont aussi leurs secrets qu'ils gardent bien, sur - tout quand ils sont consultés. Voici tout ce que nous en avons pû connoître avec le secours de quelques personnes qui n'ont pû nous instruire selon toute l'étendue de leur bonne volonté. On se pourvoit de boyaux grêles de moutons, qu'on nettoye, dégraisse, tord & seche de la maniere qui suit. On a un baquet plein d'eau de fontaine, on y jette les boyaux comme ils sortent du corps de l'animal; on ne peut les garder plus d'un jour ou deux, sans les exposer à se corrompre: au reste cela dépend de la chaleur de la saison, le mieux est de les nettoyer tout de suite. Pour cet effet on les prend l'un après l'autre par un bout, de la main droite, & on les fait glisser entre le pouce & l'index, les serrant fortement. On les vuide de cette maniere; & à mesure qu'ils sont vuidés, on les laisse tomber dans l'eau nette. On leur réitere cette opération deux fois en un jour, en observant de les agiter dans l'eau de tems en tems pendant cet intervalle, [p. 206] an de les mieux laver; on les passe ensuite dans de nouvelle eau de fontaine, pour y macérer pendant deux ou trois jours, selon la chaleur du tems: chacun de ces jours on les racle deux fois, & on les change d'eau trois fois. Pour les racler on les étend l'un après l'autre sur une planche ou banc incliné au bord du baquet, on a un morceau de roseau divisé longitudinalement; il faut que les côtés de la division ne soient pas tranchans, mais ronds. C'est avec ce roseau qu'on les ratisse, & qu'on parvient à les dépouiller de l'épiderme grasse qui les rend opaques; on les fait passer dans des eaux nouvelles à mesure qu'on les ratisse: alors le boyau est nettoyé, & le voilà en état d'être dégraissé. Les ouvriers font un premier secret de la maniere dont ils dégraissent les boyaux; mais il est constant qu'indépendamment de leur secret, si l'on n'apporte les plus grandes précautions au dégraissage des boyaux, les cordes n'en vaudront rien. Il faut préparer une lessive que les ouvriers appellent eau - forte, & qui s'employe au quart forte, au tiers forte, demi - forte, trois quarts forte, & toute forte. Pour la faire on a un vaisseau de grais ou cuve de pierre contenant demi - barrique, ou le poids de 250 liv. d'eau; on la remplit d'eau, on y jette environ deux livres & demie de cendres gravelées, qu'on y remue bien avec un bâton. N'y met - on que cela? Il y en a qui prétendent qu'il y entre de l'eau d'alun en petite quantité; mais on ne sait, par la maniere dont ils s'expriment, si l'eau d'alun sert avant le dégraissage, si elle entre dans la lessive du dégraissage, si elle y entre seule, ou en mêlange avec la cendre gravelée, ou si cette façon d'eau d'alun ne se donne pas après le dégraissage même avec la cendre gravelée. Quoi qu'il en soit, on a des tinettes ou terrines de grais, qui peuvent tenir environ dix livres d'eau; on met les boyaux par douzaines dans ces vaisseaux; on prend dans la cuve environ deux livres & demie de lessive: quelle que soit cette lessive, on la verse dans la tinette sur les boyaux, & on acheve de la remplir avec de l'eau de fontaine: on dit qu'alors les boyaux sont dans la lessive au quart, ce qui - signifie que le liquide dans lequel ils trempent, est composé d'une partie de lessive & de trois parties d'eau de fontaine. On les laisse blanchir dans cette eau une demi - journée dans un lieu frais; on les en retire l'un après l'autre, pour leur donner la façon suivante. On a à l'index une espece d'ongle de fer blanc qu'on met au doigt comme un dé à coudre; on nomme cet instrument dégraissoir. On applique le pouce contre le bord de son calibre, à son extrémité, & l'on presse le boyau contre ce bord, tandis qu'on le tire de la main droite: on le jette, au sortir de cette opération, dans une autre tinette ou terrine, dont la lessive est au tiers forte, c'est - à - dire de deux parties d'eau de fontaine, sur une partie de lessive. On revient à cette manoeuvre du dégraissoir quatre à cinq fois, & elle dure deux ou trois jours, suivant la chaleur de la saison. Chaque demi - journée on augmente la force de la lessive. Les boyaux se dégraissent plus promptement en été qu'en hyver. Les augmentations de la lessive en hyver sont du quart au tiers, du tiers au demi, du demi aux trois quarts, des trois quarts à l'eau toute forte; & en été du quart au demi, du demi aux trois quarts, & des trois quarts à l'eau toute forte. Dans le premier cas, les degrés d'eau se donnent en trois jours, & en deux jours dans le second; mais tantôt on abrege, tantôt on prolonge cette opération: c'est à l'expérience de l'ouvrier à le déterminer. Il faut avoir grande attention à ne point écorcher les boyaux avec le dégraissoir. Le dégraissage se fait sur un lavoir haut de deux piés & demi, large de deux, & long d'environ dix ou douze, suivant l'emploi de la fabrique; il est profond d'environ six pouces, & les eaux peuvent s'en écouler aux deux bouts par les ouvertures, & au moyen de la pente qu'on y a pratiquée. Après ce dégraissage, au sortir des lessives que nous avons dites, on en a une autre qu'on appelle double - forte; elle est composée de la même quantité d'eau de fontaine, c'est - à - dire de 250 livres ou environ; mais on y met cinq livres de cendres gravelées. Je demanderai encore: n'y met - on que cela? & l'on sera bien fondé à avoir sur cette lessive double forte, les mêmes doutes que sur la lessive simple forte. Au reste, on est bien avancé vers la découverte d'une manoeuvre, quand on connoît les expériences qu'on a à faire. On laisse les boyaux dans cette seconde lessive une demi - journée, une journée entiere, & même davantage, selon la saison, & toûjours par douzaines, & dans les mêmes tinettes ou terrines de grais. On les en tire, pour passer encore une fois sur le dégraissoir de fer, d'où on les jette dans de l'eau fraiche; les boyaux sont alors en état d'être tordus au roüet. On les tire de l'eau; il est encore incertain si cette eau est pure, ou si elle n'est pas un peu chargée d'alun, & tout de suite on les double. Les gros boyaux servent à faire les grosses cordes, les boyaux plus petits & plus clairs servent à faire les cordes plus petites; mais il est bon de savoir qu'on ne les tord presque jamais simples; la plus fine chanterelle est un double. On les fait environ de cinq piés & demi, ou huit pouces. Chaque boyau en fournit deux. Il peut arriver que le boyau double n'ait pas la longueur requise pour la corde. Alors on en prend deux qu'on assemble de cette maniere ; on porte un des bouts à un émerillon du roüet; on passe le boyau doublé sur une cheville de la grosseur du doigt, qui est fichée dans un des côtés d'un chassis, à quelque distance de l'émerillon, & qui fait partie d'un instrument appellé le talart ou l'attelier. Il faut observer que le bout de la corde qui est à l'émerillon, a aussi sa cheville, & que cette cheville est passée dans le crochet de l'émerillon. Si la corde est trop courte pour cet intervalle, on l'allonge, comme on l'a indiqué plus haut, en assemblant l'un des deux boyaux avec un autre boyau plus long; s'il y a du superflu, on le coupe, & l'on tord le boyau en douze ou quinze tours de roüet. La roüe du roüet a trois piés de diametre, & les bobines qu'elle fait mouvoir ont deux pouces. On détache les deux petites chevilles, l'une de l'émerillon, l'autre du côté du chassis, & on les transporte dans des trous faits exprès à l'autre extrémité du talart placé à côté du roüet. Le talart est un chassis de bois de sapin long de deux aunes, large de deux; à l'une de ses extrémités il y a vingt trous garnis d'autant de chevilles de la grosseur du doigt, & à l'autre quarante plus petites: ainsi un boyau tord pour un instrument de musique, & tendu sur le talart, a ses deux extrémités attachées, l'une à une des petites chevilles des quarante, & l'autre à une des vingt grosses. Voyez Planche V. de Corderie. b est le baquet où s'égoutte l'eau; d est une table avec rebords qui reçoit l'eau, & qui par sa pente & ses gouttieres conduit l'eau dans le baquet; c, c sont des treteaux qui la soûtiennent; u, rangées de chevilles où l'on attache les cordes quand on les tord; a, a, a, a, est un chassis oblong, de deux aulnes sur une de ses dimensions, & de deux piés & demi sur l'autre; x, sont des trous à recevoir les chevilles des cordes, lorsqu'elles sont tordues; z, corde que l'on tord à l'aide d'une roüe & de deux poulies, avec un petit crochet k, auquel on adapte la cheville qui doit remplir un des trous du chassis quand la corde sera torse. Mais la manoeuvre que nous venons de décrire ne suffit pas pour donner à la corde l'élasticité convenable, & lui faire rendre du son; il y a, dit on, encore un autre secret. C'est ce<pb-> [p. 207] sui - là sur - tout qu'il faudroit obtenir des ouvriers. Ne consiste - t - il que dans la manoeuvre suivante? nous l'ignorons. Lorsque le talart est garni de boyaux tords, on les frotte les uns après les autres avec des cordes de crin; on passe dessus la corde de crin cinq ou six fois de suite, ce qui acheve de les dégraisser & de les dégrossir en les arrondissant. Lorsque chaque boyau ou corde aura été frottée ainsi à deux reprises de la corde de crin, & qu'on la trouvera fort nette, on portera le talart tout garni de ses cordes, dans une étuve proportionnée à sa grandeur, c'est - à - dire d'un peu plus de deux aulnes de long, & d'environ une demi - aulne pour ses autres dimensions; on les y laissera tendues pendant cinq ou six jours, pour y sécher lentement à la vapeur du soufre, & y prendre de l'élasticité. L'étuve est échauffée par un peu de feu de charbon, qu'on y introduit dans un réchaud sur lequel on jette deux onces de fleur de soufre. Cet ensoufrement se donne toûjours en mettant le talart dans l'étuve, & se répete deux jours après. On a soin de tenir l'étuve fermée, afin que la fumée du soufre ne s'échappant point, produise son effet. Au bout de cinq à six jours on sort les talarts de l'étuve; on frotte chaque corde avec un peu d'huile d'olive; on les plie à l'ordinaire, apres les avoir coupées de la longueur de deux aulnes aux deux extrémités du talart. C'est de la même maniere que se préparent les grosses cordes à boyau, avec cette différence qu'on apporte un peu moins de précautions pour les dégraisser, qu'on les tord & file comme le chanvre; qu'on y employe les boyaux les plus communs, & qu'on les laisse plus long - tems à l'étuve. Nous n'avons pû nous procurer des connoissances plus étendues sur cet objet. Peut - être n'y a - t - il rien de plus à savoir, peut - être aussi n'est - ce là que le gros de l'art, que ce dont les ouvriers ne se cachent point, & n'avons - nous rien dit des tours de main particuliers, des préparations singulieres, & des manoeuvres requises pour la perfection des cordes. Au reste, celui qui portera ces instructions préliminaires dans un attelier, y acquérera d autant plus facilement les autres, si en effet il en reste quelques - unes à suppléer; car j'ai toûjours remarqué que les ouvriers se livroient facilement aux gens dont ils espéroient tirer quelque lumiere. On ne trouvera que le roüet, le chassis & le talart dans nos planches, parce que les autres instrumens n'ont rien de particulier. Le roüet est, comme on voit, un roüet de cordier; le talart n'est qu'un chassis ordinaire, & le lavoir se connoît assez facilement sur ce que nous en avons dit; une table commune y suppléeroit. Ce sont les noeuds qu'on fait aux cordes, quand les boyaux sont trop courts, qui ordinairement les rendent fausses, par l'inégalité qu'ils occasionnent. Quand on choisit des cordes d'instrumens, il faut d'abord prendre les plus claires, les plus rondes & les plus égales, & ensuite faire tendre par quelqu'un la corde de la longueur convenable pour l'instrument, en la tirant par les deux bouts; se placer en face du jour, & la pincer. Si en la pinçant on n'apperçoit dans ses oscillations que deux cordes, c'est une preuve certaine qu'elle est juste; si on en apperçoit trois, cette preuve qu'elle est fausse n'est pas moins assurée. Cette seconde apparence peut venir de ce que toutes les parties de la corde n'arrivent pas en même tems à la situation horisontale, & qu'elle oscille en deux tems différens. On tord deux cordes à la fois, quoiqu'on n'en voye qu'une dans le dessein, où l'on n'a pû en montrer davantage.

Des cordes de nerfs, ou, pour parler plus exactement, de tendons ou de ligamens. Les anciens, qui faisoient grand usage de ces cordes dans leurs machines de guerre, désignoient en général les veines, arteres, tendons, ligamens, nerfs, par le mot de nerf, & ils appelloient corde de nerf, une corde filée de ligamens. Ils ont ordonné de choisir entre les tendons, ceux des cerfs & des boeufs; & sur ces animaux les tendons les plus exercés, comme ceux du col dans les boeufs, & ceux de la jambe du cerf. Mais comme il est plus facile de se pourvoir de ceuxlà que de ceux - ci, c'est de cette matiere qu'on a fait à Paris les premieres cordes de nerfs, sous les ordres & la direction de M. le comte d'Herouville, qui fut engagé dans un grand nombre d'expériences sur cet objet, par l'exactitude & l'étendue de ses recherches sur tout cé qui appartient à l'Art militaire. Voici comment ces cordes ont été travaillées. On prend chez le boucher les tendons des jambes, on les fait tirer le plus entiers & le plus longs qu'il est possible. Ils se tirent de l'animal assommé, quand il est encore chaud. On les expose dans des greniers; on fait ensorte qu'ils ne soient point exposés au soleil, de peur qu'ils ne sechont trop vîte, & qu'ils ne durcissent trop. Il ne faut pas non plus que l'endroit soit humide, & qu'ils puissent souffrir de la gelée en hyver; ces accidens les feroient corrompre. Il y a aussi un tems propre à prendre pour les battre: quand ils sont trop secs, ils se rompent; quand ils sont trop frais, on en épure la graisse. Il faut éviter ces deux extremes. Avant que de les battre, il en faut séparer les deux bouts qui sont trop durs & trop secs: le reste d'ailleurs s'en divisera plus facilement sous le marteau. Le nerf ou ligament n'est filé fin qu'autant que ses extrémités se divisent facilement, ce qui ne peut arriver quand on lui laisse les deux bouts qui sont durs & secs comme du bois.

Les outils de cette espece de corderie se réduisent à un marteau de fer, une pierre & un peigne. Le bloc de pierre doit être un cube, dont la surface polie du côté qu'il doit servir, ait huit à dix pouces en quarré. Le marteau peut peser une demi - livre, & le peigne a huit ou dix dents éloignées les unes des autres d'environ six lignes, & toutes dans la même direction. Le ligament ne doit point être dépouillé de ses membranes; on les bat ensemble jusqu'à ce qu'on s'apperçoive que la membrane est entierement séparée des fibres. Sept à huit ligamens battus & fortement liés ensemble, suffisent pour faire une poignée; on passe la poignée dans les dents du peigne: cette opération en sépare la membrane, & divise les fibres les unes des autres. Le point le plus important dans tout ce qui précede, est de bien battre, c'est de - là que dépend la finesse du nerf. Si le nerf n'est pas assez battu, on a beau le peigner; on l'accourcit en en rompant les fibres, sans le rendre plus fin. Le seul parti qu'il y ait à prendre dans ce cas, est de l'écharpir avec les mains, en séparant les fibres des brins qui ont résisté au peigne, pour n'avoir pas été suffisamment travaillés sous le marteau.

Quant au cordelage de cette matiere, il n'a rien de particulier. On file le nerf comme le chanvre, & on le commet soit en aussiere, soit en grelin. V. l'article Corderie. Avant que de se servir de ces cordes, il faut les faire tremper dans l'huile la plus grasse: elles sont très - élastiques & très - fortes. Voici une expérience dans laquelle M. d'Herouville a fait comparer la force d'une corde de chanvre, d'une corde de crin, & d'une corde de nerf. On prit le nerf le plus long qu'on put trouver; on le peigna avec beaucoup de douceur; on en fila du fil de carret; on prit six bouts de ce fil, de neuf piés chacun; on les commit au tiers, c'est - à - dire que ces neuf piés se réduisirent à six dans le commettage. Cette corde se trouva de quinze lignes de circonférence, & tout - à - fait semblable à une corde de chanvre très - parfaite qui avoit servi à quelques expériences de M. Duhamel sur la résistance des cordes, & qui avoit été faite [p. 208] du chanvre d'Italie le mieux choisi. On tint aussi toute prête une corde de crin de même poids, & commise au même point que la corde de nerf, mais qui se trouva de dix - huit lignes de circonférence. On fit rompre ces cordes, & l'on éprouva que la corde de nerf étoit une fois plus forte que celle de crin, & d'un sixieme plus que la corde de chanvre la plus parfaite. La corde de nerf soûtint 780 livres avant sa rupture. On remarqua qu'en s'allongeant par les charges successives qu'on lui donnoit, les pertes que faisoit son diametre étoient à - peu - près en même raison que les accroissemens que prenoit sa longueur, & qu'après la rupture elle se restitua exactement à sa longueur & grosseur premieres.

On a substitué ces cordes aux ressorts des chaises de poste & d'autres voitures, & elles y ont très - bien réussi. Elles n'ont pas encore toute la vogue qu'elles méritent & qu'elles obtiendront, parce qu'il en est dans ce cas comme dans une infinité d'autres; on consulte toûjours des ouvriers intéressés à faire prévaloir les anciens usages. C'est à un serrurier qui fait des ressorts qu'on s'adresse pour savoir si les cordes de nerfs sont ou ne sont pas meilleures que les ressorts. M. de Lanore, dont M. le comte d'Herouville s'est particulierement servi, soit à recueillir ce que les anciens tacticiens grecs & latins avoient écrit des catapultes, ballistres, & autres machines de guerre auxquelles ils employoient les cordes de nerf, soit à fabriquer les premieres, en a obtenu le privilége exclusif; & il seroit à souhaiter que les ouvriers allassent prendre des instructions chez un homme à qui cet objet est très - bien connu, ils s'épargneroient aussi à eux - mêmes tout le tems & le travail qu'on perd nécessairement en essais.

On dit que ces cordes sont facilement endommagées par l'humidité, mais on peut les en garantir en très - grande partie par des fourreaux: on présume qu'une lessive, telle que celle que les ouvriers en cordes à boyau, soit pour machines, soit pour instrumens de musique, donnent à leurs boyaux avant que de les tordre, pourroit ajoûter & à l'élasticité & à la durée des cordes de nerf, si on faisoit passer par cette lessive le nerf, soit avant que de le battre, soit après qu'il est battu & peigné. Pourquoi ne suppléeroit - elle pas au roüir du chanvre, en séparant la membrane des fibres, de même que le roüir separe l'écorce de la chenevote. C'est à l'expérience à confirmer ou détruire cette idée qui nous a été communiquée par un homme que sa fortune & son état n'empêchent point de s'occuper de la connoissance & de la perfection des Arts; ainsi qu'il vient de le prouver par quelques vûes qu'il a communiquées au public sur le tirage des voitures; c'est de la même personne que nous tenons le dessein du roüet des faiseurs de cordes d'instrumens de musique, & des éclaircissemens sur l'art de les fabriquer.

Des cordes de cheveux. Les anciens ont aussi fait filer des cordes de cheveux, dans des circonstances fâcheuses qui les y déterminoient. Les dames de Carthage se couperent les cheveux, pour fournir des cordes aux machines de guerre qui en manquoient. Les femmes Romaines en firent autant dans une extrémité semblable: maluerunt pudicissimoe matronoe, deformato capite, liberè vivere cum maritis, quam hostibus, integro decore, servire. Je ne cite que ces deux exemples, entre un grand nombre d'autres que j'omets, & dont je ne ferois qu'un éloge très - modéré si je les rapportois, le sacrifice des cheveux me paroissant fort au - dessous de ce que des femmes honnêtes & courageuses ont fait en tout tems & font encore tous les jours.

Les Méchaniciens se proposent sur les cordes en général plusieurs questions, telles que les suivantes; quelle est la force des cordes en elle - même? quel est leur effet dans les machines? quelles sont leurs vibrations quand elles sont frappées. Voyez là - dessus les articles suivans.

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