ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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VRAISSEMBLANCE (Page 17:482)

VRAISSEMBLANCE, s. f. (Métaphysique.) la vérité, dit le P. Buffier, est quelque chose de si important pour l'homme, qu'il doit toujours chercher des moyens sûrs pour y arriver; & quand il ne le peut, il doit s'en dédommager en s'attachant à ce qui en approche le plus, qui est ce qu'on appelle vraissemblance.

Au reste, une opinion n'approche du vrai que par certains endroits; car approcher du vrai, c'est ressembler au vrai, c'est - à - dire être propre à former ou à rappeller dans l'esprit l'idée du vrai. Or, si une opinion par tous les endroits par lesquels on la peut considérer, formoit également les idées du vrai, il n'y paroîtroit rien que de vrai, on ne pourroit juger la chose que vraie; & par - là ce seroit effectivement le vrai, ou la vérité méme.

D'ailleurs, comme ce qui n'est pas vrai est faux, & que ce qui ne ressemble pas au vrai ressemble au faux, il se trouve en tout ce qui s'appelle vraissemblable, quelques endroits qui ressemblent au faux; tandis que d'autres endroits ressemblent au vrai. Il faut donc faire la balance de ces endroits opposés, pour reconnoître lesquels l'emportent les uns sur les autres, afin d'attribuer à une opinion la qualité de vraissemblable, sans quoi au même tems elle seroit vraissemblable & ne le seroit pas.

En effet, quelle raison y auroit - il d'appeller semblable au vrai, ce qui ressemble autant au faux qu'au vrai? Si l'on nous demandoit à quelle couleur ressemble une étoffe tachetée également de blanc & de noir, repondrions - nous qu'elle ressemble au blanc parce qu'il s'y trouve du blanc? On nous demanderoit en même tems, pourquoi ne pas dire aussi qu'elle ressemble au noir, puisqu'elle tient autant de l'un que de l'autre. A plus forte raison ne pourroit - on pas dire que la couleur de cette étoffe ressemble au blanc, s'il s'y trouvoit plus de noir que de blanc. Au contraire, si le blanc y dominoit beaucoup plus que le noir, en sorte qu'elle rappellât tant d'idée du blanc, que le noir en comparaison ne fît qu'une impression peu sensible, on diroit que cette couleur approche du blanc, & ressemble à du blanc.

Ainsi dans les occasions où l'on ne parle pas avec une si grande exactitude, dès qu'il paroît un peu plus d'endroits vrais que de faux, on appelle la chose vraissemblable; mais pour être absolument vraissemblable, il faut qu'il se trouve manifestement & sensiblement beaucoup plus d'endroits vrais que de faux, sans quoi la ressemblance demeure indéterminée, n'approchant pas plus de l'un que de l'autre. Ce que je dis de la vraissemblance, s'entend aussi de la probabilité; puisque la probabilité ne tombe que sur ce que l'esprit approuve, à cause de sa ressemblance avec le vrai, se portant du côté où sont les plus grandes apparences de vérité, plutôt que du côté contraire, supposé qu'il veuille se déterminer. Je dis, supposé qu'il veuille se déterminer, car l'esprit ne se portant nécessairement qu'au vrai, dès qu'il ne l'ap<pb-> [p. 483] perçoit point dans tout son jour, il peut suspendre sa determination; mais supposé qu'il ne le suspende pas, il ne sauroit pencher que du côté de la plus grande apparence de vrai.

On peut demander, si dans une opinion, il ne pourroit pas y avoir des endroits mitoyens entre le vrai & le saux, qui seroient des endroits où l'esprit ne sauroit que penser. Or, dans les hypotheses pareilles, on doit regarder ce qui est mitoyen entre la vérité & la fausseté, comme s'il n'étoit rien du tout; puisqu'en effet il est incapable de faire aucune impression sur un esprit raisonnable. Dans les occasions mêmes où il se trouve de côté & d'autres des raisons égales de juger, l'usage autorise le mot de vraissemblable; mais comme ce vraissemblable ressemble autant au mensonge qu'à la vérité, j'aimerois mieux l'appeller douteux que vraissemblable.

Le plus haut degré du vraissemblable, est celui qui approche de la certitude physique, laquelle peut subsister peut - être elle - même avec quelque soupçon ou possibilité de faux. Par exemple, je suis certain physiquement que le soleil éclairera demain l'horison; mais cette certitude suppose que les choses demeureront dans un ordre naturel, & qu'à cet égard il ne se fera point de miracle. La vraissemblance augmente, pour ainsi dire, & s'approche du vrai par autant de degrés, que les circonstances suivantes s'y rencontrent en plus grand nombre, & d'une maniere plus expresse.

1°. Quand ce que nous jugeons vraissemblable s'acco de avec des vérités évidentes.

2°. Quand ayant douté d'une opinion nous venons a nous y conformer, à mesure que nous y faisons plus de réflexion, & que nous l'examinons de plus près.

3°. Quand des expériences que nous ne savions pas auparavant, surviennent à celles qui avoient été le fondement de notre opinion.

4°. Quand nous jugeons en conséquence d'un plus grand usage des choses que nous examinons.

5°. Quand les jugemens que nous avons portés sur des choses de même nature, se sont vérifiés dans la suite. Tels sont à - peu - près les divers caracteres qui selon leur étendue ou leur nombre plus considerable, rendent notre opinion plus semblable à la vérité; en sorte que si toutes ces circonstances se rencontroient dans toute leur étendue, alors comme l'opinion seroit parfaitement semblable à la vérité, elle passeroit non - seulement pour vraissemblable, mais pour vraie, ou même elle le seroit en effet. Comme une étoffe qui par tous les endroits ressembleroit à du blanc, non seulement seroit semblable à du blanc, mais encore seroit dite absolument blanche.

Ce que nous venons d'observer sur la vraissemblance en général, s'applique, comme de soi - même à la vraissemblance, qui se tire de l'autorité & du témoignage des hommes. Bien que les hommes en général puissent mentir, & que même nous ayons l'expérience qu'ils mentent souvent, néanmoins la nature ayant inspiré à tous les hommes l'amour du vrai, la présomption est que celui qui nous parle suit cette inclination; lorsque nous n'avons aucune raison de juger, ou de soupçonner qu'il ne dit pas vrai.

Les raisons que nous en pourrions avoir, se tirent ou de sa personne, ou des choses qu'il nous dit; de sa personne, par rapport ou à son esprit, ou à sa volonté.

1°. Par rapport à son esprit, s'il est peu capable de bien juger de ce qu'il rapporte; 2°. si d'autres fois il s'y est mépris; 3°. s'il est d'une imgination ombrageuse ou échauffée: caractere très - commun même parmi des gens d'esprit, qui prennent aisément l'ombre ou l'apparence des choses pour les choses mêmes; & le phantome qu'ils se forment, pour la vérité qu'ils croient discerner.

Par rapport à la volonté; 1°. si c'est un homme qui se fait une habitude de parler autrement qu'il ne pense; 2°. si l'on a éprouvé qu'il lui échappe de ne pas dire exactement la vérité; 3°. si l'on apperçoit dans lui quelque intérêt à dissimuler: on doit alors être plus réservé à le croire.

A l'égard'des choses qu'il dit; 1°. si elles ne se suivent & ne s'accordent pas bien; 2°. si elles conviennent mal avec ce qui nous a été dit par d'autres personnes aussi dignes de foi; 3°. si elles sont par elles mêmes difficiles à croire, ou en des sujets où il ait pu aisément se méprendre.

Ces circonstances contraires rendent vraisemblable ce qui nous est rapporté: savoir, 1°. quand nous connoissons celui qui nous parle pour être d'un esprit juste & droit, d'une imagination réglée, & nullement ombrageuse, d'une sincérité exacte & constante; 2°. quand d'ailleurs les circonstances des choses qu'il dit ne se démentent point entre elles, mais s'accordent avec des faits ou des principes dont nous ne pouvons douter. A mesure que ces mêmes choses sont rapportées par un plus grand nombre de personnes, la vraisemblance augmentera aussi; elle pourra même de la sorte parvenir à un si haut degré, qu'il sera impossible de suspendre notre jugement, à la vue de tant de circonstances qui ressemblent au vrai. Le dernier degré de la vraisemblance est certitude, commeson premier degré est doute; c'est - à - dire qu'où finit le doute, là commence la vraisemblance, & où elle finit, là commence la certitude. Ainsi les deux extrêmes de la vraisemblance sont le doute & la certitude; elle occupe tout l'intervalle qui les sépare, & cet intervalle s'accroit d'autant plus qu'il est parcouru par des esprits plus sins & plus pénétrans. Pour des esprits médiocres & vulgaires, cer espace est toujours fort étroit; à peine savent - ils discerner les nuances du vrai & du vraisemblable.

L'usage le plus naturel & le plus général du vraisemblable est de suppléer pour le vrai: ensorte que là où notre esprit ne sauroit atteindre le vrai, il atteigne du moins le vraisemblable, pour s'y reposer comme dans la situation la plus voisine du vrai.

1°. A l'égard des choses de pure spéculation, il est bon d'être réservé à ne porter son jugement dans les choses vraisemblables, qu'après une grande attencion: pourquoi? parce que l'apparence du vrai subsiste alors avec une apparence de faux, qui peut suspendre notre jugement jusqu'à ce que la volonté le détermine. Je dis le suspendre, car elle n'a pas la faculté de déterminer l'esprit à ce qui paroît le moins vrai. Ainsi dans les choses de pure speculation, c'est très - bien fait de ne juger qùe lorsque les degrés de vraisemblance sont tres - considérables, & qu'ils font presque disparoître les apparences du faux, & le danger de se tromper.

En effet dans les choses de pure spéculation, il ne se rencontre nulinconvénient à ne pas porter son jugement, lorsque l'on court quelque hasard de se tromper: or pourquoi juger, quand d'un côté on peut s'en dispenser, & que d'un autre côté en jugeant, on s'expose à donner dans le faux? il faudroit donc s'abstenir de juger sur la plûpart des choses? n'est - ce pas le caractere d'un stupide? tout - au - contraire, c'est le caractere d'un esprit sensé, & d'un vrai philosophe, de ne juger des objets que par leur évidence, quand il ne se trouve nulle raison d'en user autrement: or il ne s'en trouve aucune de juger dans les choses de pure spéculation, quand elles ne sont que vraisemblables.

Cependant cette regle sijudicieuse dans les choses de pure spéculation, n'est plus la même dans les choses de pratique & de conduite, oùil faut par nécessité agir [p. 484] oune pas agir. Quoiqu'on ne doive pas prendre le vrai pour le vraisemblable, on doit néanmoins se déterminer par rapport aux choses de pratique, à s'en contenter comme du vrai, n'arrêtant les yeux de l'esprit que sur les apparences de vérité, qui dans le vraisemblable surpassent les apparences du faux.

La raison de ceci est évidente, c'est que par rapport à la pratique il faut agir, & par conséquent prendre un parti: si l'on demeuroit indéterminé, on n'agiroit jamais; ce qui seroit le plus pernicieux comme le plus impertinent de tous les partis. Ainsi pour ne pas demeurer indéterminé, il faut comme fermer les yeux à ce qui pourroit paroître de vrai dans le parti contraire à celui qu'on embrasse actuellement. A la vérité dans la délibération on ne peut regarder de trop près aux diverses faces ou apparences de vrai qui se rencontrent de côté & d'autre, pour se bien assurer de quel côté est - le vraisemblable; mais quand on en est une fois assuré, il faut par rapport à la pratique, le regarder comme vrai, & ne le point perdre de vue: sans quoi on tomberoit nécessairement dans l'inaction ou dans l'inconstance; caractere de petitesse ou de foiblesse d'esprit.

Dans la nécessité où l'on est de se déterminer pour agir ou ne pas agir, l'indétermination est toujours un défaut de l'esprit, qui au milieu des faces diverses d'un même objet, ne discerne pas lesquelles doivent l'emporter sur les autres. Hors de ce besoin, on pourroit très - bien, & souvent avec plus de sagesse, demeurer indéterminé entre deux opinions qui ne sont que vraisemblables.

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