ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Sibyllins, livres (Page 15:160)

Sibyllins, livres, (Hist. ecclés.) l'ouvrage moderne qui nous est parvenu sous ce nom, est une compilation informe de prophéties différentes, supposées la plûpart vers le premier ou le second siecle du christianisme, par quelques - uns de ces hommes, qui joignant la fourberie au fanatisme, ne font point scrupule d'appeller le mensonge & l'imposture au secours de la vérité.

Les livres ou vers sibyllins dont nous parlons, sont encore remplis de choses contre l'idolatrie & la corruption des moeurs des payens, mais on a eu soin pour accréditer ces prophéties, d'y insérer plusieurs circonstances véritables que fournissoient les anciennes histoires qui subsistoient alors, & que la barbarie des siecles postérieurs a détruites. Il est aussi fait mention dans ces vers, d'une comete que l'auteur annonce devoir précéder certains événemens qu'il prédit àcoup - sûr, puisqu'ils étoient arrivés ainsi que la comete, plusieurs siecles avant lui; mais on attend sans doute de nous quelques détails de plus sur cette collection des vers sibyllins.

Elle est divisée en huit livres, & a été imprimée pour la premiere fois en 1545 sur des manuscrits, & publiée plusieurs fois depuis avec d'amples commentaires, surchargés d'une érudition souvent triviale, & presque toujours étrangere au texte que ces commentaires éclaircissent rarement. Les ouvrages composés pour & contre l'authenticité de ces livres sibyllins, sont en très - grand nombre, & quelques - uns même très - savans; mais il y regne si peu d'ordre & de critique, & leurs auteurs étoient tellement dénués de tout esprit philosophique, qu'il ne resteroit à ceux qui auroient eu le courage de les lire, que l'ennui & la fatigue de cette lecture.

Le savant Fabricius, dans le premier livre de sa bibliotheque grecque, donne une espece d'analyse de ces différens ouvrages, à laquelle il joint une notice assez détaillée des huit livres sibyllins. On peut y avoir recours; c'est assez de nous borner dans cet article à quelques observations générales sur ces huit livres sibyllins modernes.

1°. Il est visible, qu'ils ne sont autre chose qu'une misérable compilation informe de divers morceaux détachés, les uns dogmatiques, les autres supposés prophétiques, & ceux - ci toujours écrits depuis les événemens, & le plus souvent chargés de détails fabuleux ou du moins peu assurés.

2°. Il est encore certain que tous ces morceaux sont écrits dans une vue absolument différente de celle que s'étoient proposée les auteurs des vers qui composoient le premier & le second des deux recueils gardés à Rome. Les anciens vers sibyllins prescrivoient les sacrifices, les cérémonies, & les fêtes par lesquelles les Romains pouvoient appaiser le couroux des dieux qu'ils adoroient. Le recueil moderne est au contraire rempli de déclamations très - vives [p. 161] contre le polythéisme & contre l'idolâtrie; & partout on y établit, ou du moins on y suppose l'unité de Dieu. Presque aucun de ces morceaux n'a pû sortir de la plume d'un payen; quelques - uns peuvent avoir été faits par des Juifs, mais le plus grand nombre respire le christianisme; il suffit de les lire pour s'en convaincre.

3°. Les prédictions des vers sibyllins conservés à Rome, & celles qui étoient répandues dans la Grece, dès le tems d'Aristophane & de Platon, étoient, comme l'observent Cicéron & Boëthus, des prédictions vagues, applicables à tous les tems & à tous les lieux; elles se pouvoient ajuster avec des événemens opposés: ut idem versus aliàs in aliam rem posse accomodari viderentur ..... ut, quodcumque accidisset, proedictum videretur. Au contraire dans la nouvelle collection tout est si bien circonstancié, qu'on ne peut se méprendre aux faits que l'auteur avoit en vûe. S'il ne nomme pas toujours les villes, les pays & les peuples dont il veut parler, il les désigne si clairement qu'on ne sauroit les méconnoître, & le plus souvent il indique le tems où ces choses sont arrivées d'une maniere qui n'est point susceptible d'équivoque.

4°. Les anciens oracles sibyllins gardés à Rome étoient écrits de telle sorte qu'en réunissant les lettres initiales des vers qui composoient chaque article, on y retrouvoit le premier vers de ce même article. Le nouveau recueil n'offre aucun exemple de cette méthode, car l'acrostiche inséré dans le huitieme livre, & qui est emprunté d'un discours de l'empereur Constantin, est d'une espece différente. Il consiste en trente - quatre vers, dont les lettres initiales forment *I)HSDS2 *XRI/STOS2 *QED= UO\S2 SOTH\R STAU\ROS2, mais ces mots ne se trouvent point dans le premier vers.

5°. Les nouveaux vers sibyllins contiennent des choses qui n'ont pu être écrites que par un homme instruit des dogmes du Christianisme, & des détails de l'histoire de Jesus - Christ rapportés par les évangélistes. L'auteur se dit même dans un endroit enfant du Christ: ailleurs il assûre que ce Christ est le fils du Très - haut, & il désigne son nom par le nombre 888, valeur numérale des lettres du mot *I)HSDS2 dans l'alphabet grec.

6°. Quoique les morceaux qui forment ce recueil puissent avoir été composés en différens tems, celui auquel on a mis la derniere main à la compilation se trouve clairement indiqué dans le cinquieme & dans le huitieme livre. On fait dire à la sibylle que l'empire romain aura quinze rois: les quatorze premiers sont désignés par la valeur numérale de la premiere lettre de leur nom dans l'alphabet grec. Elle ajoute que le quinzieme, qui sera, dit - on, un homme à tête blanche, portera le nom d'une mer voisine de Rome: le quinzieme des empereurs romains est Hadrien, & le golfe adriatique est la mer dont il porte le nom. De ce prince, continue la sibylle, il en sortira trois autres qui régiront l'empire en même tems; mais à la fin, un seul d'entr'eux en restera possesseur. Ces trois rejettons, KLADOI/, comme la sibylle les appelle, sont Antonin, Marc - Aurele & Lucius - Vérus, & elle fait allusion aux adoptions & aux associations qui les unirent. Marc - Aurele se trouva seul maître de l'empire à la mort de Lucius - Vérus, arrivée au commencement de l'an 169, & il le gouverna sans collegue l'an 177, qu'il s'associa son fils Commode. Comme il n'y a rien qui puisse avoir quelque rapport avec ce nouveau collegue de Marc - Aurele, il est visible que la compilation doit avoir été faite entre les années 169 & 177 de Jesus - Christ.

7°. On trouve encore un autre caractere chronologique, mais moins précis dans le huitieme livre. Il y est dit que la ville de Rome, *RW(\MH, subsistera pendant neuf cens quarante - huit ans seulement, suivant la valeur des lettres numérales de son nom, après quoi elle deviendra une ruine, R)U\MH, Cette destruction de Rome est annoncée dans presque tous les livres du recueil, mais sa date n'est marquée qu'en ce seul endroit. Nous lisons dans l'histoire de Dion, qu'au tems de Tibere il courut sur la durée de Rome une prédiction attribuée à la sibylle, où cette durée étoit fixée à neuf cens ans. Cet oracle attira l'attention de Tibere, & occasionna une nouvelle recherche des vers sibyllins conservés par les particuliers; cependant on ne comptoit alors que l'an 772 de la fondation de Rome, & on ne devoit pas être fort alarmé. Cette réflexion de l'historien nous montre que l'addition de quarante - huit ans avoit été faite à dessein par quelqu'un qui écrivoit après l'an 900 de Rome, 148 de Jesus - Christ, mais avant l'an 196: la valeur numérale des lettres du mot *RW\MH étoit sans doute ce qui l'avoit déterminé à préférer le nombre de 948.

Josephe, dans ses antiquités judaïques, liv. XX. chap. xvj. composées depuis les livres de la guerre des juifs & vers la treizieme année de Domitien l'an 93 de l'ere vulgaire, cite un ouvrage de la sibylle ou l'on parloit de la tour de Babel & de la confusion des langues, à - peu - près comme dans la Genèse; si, dans le tems auquel écrivoit Josephe, cet ouvrage de la sibylle n'eût pas déja passé pour ancien, s'il n'eût pas été dans les mains des Grecs, l'historien juif ne l'auroit pas cité en confirmation du récit de Moïse. Il résulte de - là que les Chrétiens ne sont pas les premiers auteurs de la supposition des livres sibyllins. Josephe ne rapportant pas les paroles mêmes de la sibylle, nous ne sommes plus en état de vérifier si ce qui est dit de ce même événement dans notre collection étoit tiré de l'ouvrage que cite Josephe; mais on est sûr que plusieurs des vers attribués à la sibylle dans l'exhortation qui se trouve parmi les oeuvres de S. Justin, dans l'ouvrage de Théophile d'Antioche, dans Clément d'Alexandrie, & dans quelques autres peres, ne se lisenr point dans notre recueil; & comme la plûpart de ces vers ne portent aucun caractere de christianisme, il seroit possible qu'ils fussent l'ouvrage de quelque juif platonisant.

Lorsqu'on acheva sous M. Aurele la compilation des vers sibyllins, il y avoit déja quelque tems que les sibylles avoient acquis un certain crédit parmi les Chrétiens. Nous en avons la preuve dans deux passages de Celse, & dans les réponses que lui fait Origene. Celse qui écrivoit sous Hadrien & sous ses successeurs, parlant des différentes sectes qui partageoient les Chrétiens, supposoit une secte de Sibyllisles; sur quoi Origene observe qu'à la vérité ceux d'entre les Chrétiens qui ne vouloient pas regarder la sibylle comme une prophétesse, désignoient par ce nom les partisans de l'opinion contraire; mais qu'on n'avoit jamais connu de sectes particulieres des Sibyllisles. Celse reproche aux Chrétiens dans le second passage d'avoir corrompu le texte des vers sibyllins, desquels, leur dit - il, quelques - uns d'entre vous emploient les témoignages, H=)XRONTAI/ TI/NES2 U\MW=N, & vous les avez corrompus, ajoute - t - il, pour y mettre des blasphèmes. Il entendoit par - là sans doute les invectives contre le polythéisme & contre l'idolâtrie. Origene se contente de répondre au reproche, en défiant Celse de produire d'anciens exemplaires nonaltérés.

Ces passages de Celse & d'Origene semblent prouver deux choses; 1°. que l'authenticité de ces prédictions n'étoit point alors mise en question, & qu'elle étoit également supposée par les païens & par les Chrétiens; 2°. que parmi ces derniers il y en avoit seulement quelques - uns, TI/NES2, qui regardoient les sibylles comme des prophétesses, & que les autres chrétiens blâmant la simplicité de ces hommes crédules, leur donnoient l'épithete de Sibyllistes. [p. 162] Plutarque qui vivoit presque dans le même tems, appelle ainsi, dans la vie de Marius, les interpretes des prédictions de la sibylle, ou les chresmologues. Ceux qui ont avancé que les païens donnoient à tous les Chrétiens le nom de Sibyllistes, n'ont compris le vrai sens ni du reproche de Celse, ni de la réponse d'Origene.

L'opinion favorable aux sibylles qui, de l'aveu de Celse, étoit d'abord celle d'un assez petit nombre de Chrétiens, devint peu - à - peu l'opinion commune. Les vers sibyllins paroissant favorables au Christianisme, on les employoit dans les ouvrages de controverse avec d'autant plus de confiance que les Païens eux - mêmes, qui reconnoissoient les sibylles pour des femmes inspirées, se retranchoient à dire que les Chrétiens avoient falsifié leurs écrits, question de fait qui ne pouvoit être décidée que par une comparaison des différens manuscrits, que très - peu de gens étoient en état de faire.

Les regles de la critique & même celles de la saine logique étoient alors peu connues, ou du - moins très - négligées: à cet égard, les plus célebres philosophes du paganisme n'avoient aucun avantage sur le commun des auteurs chrétiens. Il suffira d'en citer pour exemple les dialogues & les traités dogmatiques de Plutarque, qui, malgré ce grand sens dont on le loue, ne paroît jamais occupé que de la crainte d'omettre quelque chose de tout ce qu'on peut dire de vrai & de faux sur le sujet qu'il traite. Ce même défaut regne dans les ouvrages de ceux qui sont venus après lui. Celse, Pausanias, Philostrate, Porphyre, l'empereur Julien, en un mot, tous les auteurs païens n'ont ni plus de critique, ni plus de méthode que Plutarque. On les voit tous citer sous le nom d'Orphée, de Musée, d'Eumolpe, & des autres poëtes antérieurs à Homere, des ouvrages fabriqués par les nouveaux Platoniciens, & donner comme authentiques des oracles supposés par ces mêmes philosophes, ou plutôt par les sectateurs du nouveau Pythagorisme, ou de la secte orphique, qui joignoit les dogmes égyptiens & chaldéens à quelques points de l'ancienne doctrine de Pythagore.

Comme les auteurs de ces oracles & de ces vers philosophiques supposoient la spiritualité, l'infinité, la toute - puissance du Dieu suprème, que plusieurs blâmoient le culte des intelligences inférieures, condamnoient les sacrifices & faisoient quelquefois allusion à la Trinité platonicienne, parlant d'un Pere, d'un Fils, d'un Esprit, les Chrétiens crurent qu'il leur étoit permis d'employer ces autorités dans la controverse avec les païens, pour les battre par leurs propres armes. Mémoires des Inscriptions, t. XXIII. (D. J.)


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