ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS

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Rouge (Page 14:401)

Rouge, s. m. (Cosmétiq.) espece de fard fort en usage, que les femmes du monde mettent sur leurs joues, par mode ou par nécessité. En d'autres termes, c'est

Cette artificieuse rougeur Qui supplée au défaut de celle Que jadis causoit la pudeur.

Le rouge dont on faisoit usage anciennement se nommoit purpurissus, sorte de vermillon préparé; c'étoit un fard d'un très - beau rouge purpurin, dont les dames greques & romaines se coloroient le visage. Il paroît par sa composition qu'il avoit quelque chose d'approchant de ce que nos peintres appellent rose d'oeillet, carnation d'oeillet, en anglois rose - pink. Il étoit fait de la plus fine espece de craie - blanche, creta argentaria, dissoute dans un forte teinture pourpre, tirée de l'écume chaude du poisson purpura, du murex, ou à leur défaut des racines & des bois qui teignent en rouge; quand la partie la plus crasse étoit tombée au fond du vaisseau, la liqueur, quoiqu'encore épaisse, se versoit dans un autre vaisseau, & ce qui alloit au fond de cette derniere liqueur étoit d'un beau pourpre pâle qu'on mettoit dans des vases précieux & qu'on gardoit pour l'usage.

L'usage du rouge a passé en France avec les Italiens sous le regne de Catherine de Médicis. On employoit le rouge d'Espagne, dont voici la préparation. On lave plusieurs fois dans l'eau claire les étamines jaunes du carthame ou safran bâtard, jusqu'à ce qu'elles ne donnent plus la couleur jaune; alors on y mêle des cendres gravelées, & on y verse de l'eau chaude. On remue bien le tout, ensuite on laisse reposer pendant très - peu de tems la ligueur rouge; les parties les plus grossieres étant déposées au fond du vaisseau, [p. 402] on la verse peu - à - peu dans un autre vaisseau sans verser la lie, & on la met pendant quelques jours à l'écart. La lie plus fine d'un rouge foncé & fort brillante se sépare peu - à - peu de la liqueur, & va au fond du vaisseau: on verse la liqueur dans d'autres vaisseaux; & lorsque la lie qui reste dans ces vaisseaux, après en avoir versé l'eau, est parfaitement seche, on la frotte avec une dent d'or. De cette maniere on la rend plus compacte, afin que le vent ne la dissipe point lorsqu'elle est en fine poussiere. Le gros rouge se fait de cinabre minéral bien broyé avec l'eau - devie & l'urine, & ensuite séché.

Il n'y a pas long - tems que le beau sexe de ce pays a mis en vogue l'art barbare de se peindre les joues de ce rouge éclatant. Une nation voisine chez qui les regles de cet art ne sont pas de son institution, ne se sert encore de rouge que pour tromper agréablement, & pour pouvoir se flatter de n'en être pas soupçonné; mais qui peut répondre que le beau sexe de ce peuple ne mette du rouge dans la suite par mode & par usage jusqu'à réjouir ou à effrayer, quoiqu'actuellement le peu de rouge dont quelques - unes des dames du pays se parent en secret, ne soit parvenu au degré de pouvoir supprimer l'apparence de ce rouge charmant qui décele les premieres foiblesses du coeur?

Est - ce pour réparer les injures du tems, rétablir sur le visage une beauté chancelante, & se flatter de redescendre jusqu'à la jeunesse, que nos dames mettent du rouge flamboyant? Est - ce dans l'espoir de mieux séduire qu'elles emploient cet artifice que la nature desavoue? Il me semble que ce n'est pas un moyen propre à flatter les yeux que d'arborer un vermillon terrible, parce qu'on ne flatte point un organe en le déchirant. Mais qu'il est difficile de s'affranchir de la tyrannie de la mode! La présence du gros rouge jaunit tout ce qui l'environne. On se résout donc à être jaune, & assûrément ce n'est pas la couleur d'une belle peau. Mais d'un autre côté, si l'on renonce à ce rouge éclatant, il faudra donc paroître pâle. C'est une cruelle alternative, car on veut mettre absolument du rouge de quelque espece qu'il soit, pâle ou flamboyant. On ne se contente pas d'en user lorsque les roses du visage sont slétries, on le prend même au sortir de l'enfance. Cependant, malgré l'empire de la coutume, je pense comme Plaute, & je répondrois comme lui à une jeune & jolie femme qui voudroit mettre du rouge: « Je ne vous en donnerai point, vous êtes à merveille, & vous iriez barbouiller d'une peinture grossiere l'ouvrage le plus beau & le plus délicat du monde: ne faites point cette folie, vous ne pouvez employer aucun fard qui ne gâte & n'altere promptement la beauté de votre teint ». Non dabo purpurissum, scita tu quidem es; vis novâ picturâ interpolare opus lepidissimum. Nullum pigmentum debet attingere faciem, ne deturpetur.

Après tout, je ne serois pas fâché que quelqu'un plus éclairé que je ne le suis, nous fît une histoire du rouge, nous apprît comment il s'introduisit chez les Grecs & les Romains, par quelle raison il fut l'indice d'une mauvaise conduite, par quelle transition il vint à passer au théatre, & à dominer tellement que chacun jusqu'à Polyphème en mit pour s'embellir; enfin comment il est depuis assez long - tems parmi nous une des marques du rang ou de la fortune. (D. J.)

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